
Il y a ces mots qui sortent de ma bouche : « j’ai le rêve de la matière », comme un enfant dirait d’une voix plaintive « j’ai mal au cœur » ou, plus tard peut-être, « j’ai un chagrin d’amour ».
Cette question qui me guide et m’obsède flotte à l’arrière-plan, discrète mais jamais silencieuse. Je la repère clairement derrière les symboles dont elle se recouvre avec prudence pour se dissimuler. Toujours elle revient à la surface et réapparaît devant moi, timide et sûre d’elle à la fois – eh, quoi ! je la connais bien : c’est ma quête, c’est ma question préférée.
J’aime ces phrases familières que j’ai faites tourner sous mes doigts un certain nombre de fois déjà. La matière me parle parce qu’elle est silencieuse. Je dois suivre la matière, je dois aller où elle me guide. Je ressors donc une fois encore pour m’enfoncer à l’intérieur de quelque chose d’invisible.
Je m’efforce d’extraire d’à l’intérieur de moi les mots qui m’appartiennent : pour qu’une parole franchisse l’enclos de mes dents, elle doit réellement être la mienne. La main qui écrit creuse à la recherche d’un trésor ; la vérité vécue est celle qui pique et qui toujours revient. Elle a le poids du réel. Dense est le bloc de glace que cet homme grimpait hier en y enfonçant les pointes métalliques de ses chaussures…
Le rêve de la matière, c’est de vivre dans la substance du réel et de faire partie de la matière du
monde. Lorsqu’on a soi-même été accepté parmi les branches qui tantôt battent au vent tantôt se
reposent, alors on est devenu une chose parmi les choses. Pour prolonger le rêve de la matière alors même que l’on s’est réveillé, il faut suivre les traces.
Toujours, certains objets reviennent. Dans les gestes qui se répètent à l’infini, de génération en génération, le singulier s’inscrit dans l’universel. Les choses qui se reproduisent, lestées de leurs nuances, sont toujours pareilles, mais un peu différentes. Les cailloux près des rivières, au bord de l’eau, ont repris le goût du soleil. J’entends les trains près des arbres et les pas de quelqu’un qui marche.
J’écris, et puis j’attends. Une fois que les mots sont sortis de la main, il n’y a plus qu’à attendre que le texte se prolonge, sur le papier ou dans la matière du monde. La matière du monde est le corps du réel ; le paysage est le visage du pays. Le marcheur doit se faire discret, car la colline sur laquelle il pose les pieds est une chair bien vivante, qui parfois se remue, se secoue : par en haut, par en bas… Qui suis-je donc ? Presque rien. Et que me disent les choses ? Le pas qui rebondit, par sa régularité paradoxale, poétise à l’air libre.
Toujours lorsqu’on marche on est à la recherche d’images. A chaque fois on rassemble, on collecte, on passe des fils entre les choses pour les relier ; si bien qu’on finit par traîner derrière soi une ligne lâche et colorée. Sur le pas de la porte, assis sur une marche en pierre, on baisse la tête et on se
penche sur son panier : il faut soigneusement faire le tri. Le soleil tombe sur le mur, le jour est
presque fini. Je dois battre la journée, la tourner et la retourner, la traiter comme la pâte que l’on pétrit, comme la couette que l’on secoue. Ce petit caillou est devenu bien lourd. Ma main qui pince et saisit est le prolongement parfait de mon bras. Toutes les images que j’ai extraites en tordant le jour comme un torchon humide, je dois les étaler bien à plat au grand air et les ouvrir en deux. Je les examine une à une. Assis sur la balançoire, mon ami joue à l’enfant. Des idées et des plumes d’oiseaux tombent de ses poches. N’aie pas peur de perdre les images : celles qui t’appartiennent te reviendront. Les idées qui te hantent ont gravé leur inscription invisible dans la chair de ton corps.
Peut-être que « le rêve de la matière » n’est rien d’autre qu’une intelligence qui ne se sépare pas du corps, mais pense avec lui : elle ne précède pas l’expérience, mais s’y forme. L’intelligence abstraite est une intelligence atrophiée qui, un jour, se trouvera seule dans une grande pièce entourée de millions d’objets. Riche de toutes ces choses constituées en les arrachant du monde vécu, occupée par ses objets invisibles, l’intelligence abstraite se trouvera bien seule. L’intelligence abstraite, contemplant son propre reflet dans chacun de ses concepts, se dessèche jusqu’à l’atrophie.
Le sens des mots est inscrit dans les choses. L’un après l’autre, tout ailleurs hypothétique s’effrite
sous mes pas. Le sens ne flotte pas au-dessus des paroles : il est indissociable de la bouche qui les prononce et de l’air qui y circule. Les pensées sont solidaires du corps qui les fait naître et dont la
structure leur sert d’abri provisoire. Les images ne se perdent pas : elles se retirent dans la matière du corps, formant l’armature de la personne.
Peut-être le rêve de la matière correspond-il à une intelligence intuitive, celle des personnes et des choses. Elle ne généralise que lorsque l’expérience l’exige, et ses enseignements ne valent aussi
longtemps que la matière les porte. La pensée des personnes et des objets, c’est-à-dire la pensée
matérielle, est une forme travailleuse de l’intelligence.
L’idée est toujours déjà contenue dans la matière : elle ne se donne qu’ainsi. Même si l’idée était d’une autre nature, notre condition incarnée nous en fermerait l’accès autrement. L’idée, c’est ce qu’on ne voit pas mais dont on perçoit la présence. Elle se donne par morceaux (par
symboles), sans jamais apparaître en elle-même ; pourtant, chaque fragment la contient toute
entière.
La matière est finie et limitée. Quand le verre est vide, il n’y a plus d’eau ; quand la chair est
épuisée, elle meurt. Mais l’invisible se tient dans le visible : l’éternel s’abrite dans la finitude. Idée et matière sont indissociables. Vouloir les séparer, c’est introduire le premier déséquilibre.
Lorsque l’immanence se fait si forte qu’on craint d’y demeurer, de se fixer parmi les choses, alors
on fait l’expérience de l’idée comme contenue dans la matière.
Le rêve de la matière, que veut dire cette étrange formule ? De même que l’idée n’apparaît qu’incarnée dans la matière, on n’atteint le repos qu’au cœur du mouvement. C’est par une présence fidèle aux choses qu’on peut, à travers elles, apercevoir l’idée. Peut-être est-ce cela : vivre pour la vie elle-même, non comme une idée que l’on poursuit, mais comme quelque chose que l’on sert sans toujours savoir comment. On répond à cet appel, jour après jour, pour quelque chose qui ne nous appartient pas tout à fait. Cette attention et cette fidélité se tiennent au milieu des choses. Elles ne cherchent pas à les dépasser. « Cela » ne se donne jamais ailleurs : ni derrière, ni au-dessus, mais dans ce qui résiste et qui dure, dans ce qui demande à être repris. Vivre dans la matière, c’est s’approcher, à travers elle, de quelque chose qui nous dépasse – et qui pourtant ne se donne jamais ailleurs qu’en elle.