Connaissance de soi, connaissance de l’autre

Il y a une différence évidente entre se connaître soi-même et connaître autrui. A la connaissance de soi – une connaissance du dedans, directe, immédiate et plus ou moins affranchie du langage – s’oppose la connaissance de l’autre, qui est partielle, fragmentaire, toujours incertaine et suspendue aux mots de mon interlocuteur. Dans les deux cas, j’ai affaire à une personne, mais j’y accède d’une manière différente. Dans le premier, la connaissance est directe ; le chemin du second est plein d’inconnu et d’équivoque. Compréhension immédiate ou dialogique, selon que l’objet est intérieur ou extérieur : aux deux situations dans lesquelles se produit une rencontre interpersonnelle correspondent deux modes de connaissance.

La connaissance de soi-même équivaut à la vérité personnelle. Elle correspond à l’unité profonde et intérieure de l’identité vécue du soi avec lui-même. On rencontre la personne lorsqu’on fait l’expérience intime de la vérité. Cette rencontre est un moment où le mouvement intérieur se suspend et où le soi se superpose à lui-même. Cette expérience de l’unité vécue,
nous l’appellerons une vérité personnelle. Parce qu’elle se produit sur le mode de la révélation, cette rencontre se fait dans le silence – mais ce silence ne dissimule pas l’effort durable qui a été nécessaire pour parvenir à la rencontre. Car à la superposition a précédé l’élan : il y a bien eu un mouvement.


Les chiens sont lâchés et ils bondissent. La main du sujet se tend pour saisir cette vérité
impitoyable qui risque de disparaître si sa poigne est trop molle ou si ses doigts sont trop lourds. Le silence de la félicité succède à la tentative de formulation ; il ne vient qu’après l’effort de la parole. La rencontre avec soi, avant d’être la réconciliation de l’unité muette, se matérialise d’abord dans une phrase succincte, dans une pointe, un bon mot qui en condense l’essence. Cette
tentative de formulation qui résulte de l’élan du soi vers lui-même peut, bien qu’imparfaite et maladroite, s’enorgueillir d’être pleinement authentique. Avez-vous appris à apprécier, connaissez-vous la joie – celle de la tâche bleue de l’écriture sur le bout des doigts ? Notons que cette vérité fait plus que de s’appuyer au contexte : elle en est pleinement tributaire, son existence en dépend.


La connaissance de soi prend corps au fil des jours qui s’empilent. Elle est progressivement mise en forme à mesure qu’augmente la somme des expériences vécues par le sujet. Ainsi, la connaissance de soi suit docilement la progression du sujet vers sa vérité personnelle ; une telle rencontre se conçoit sur le mode de la révélation progressive. Ce mouvement, cet élan du sujet vers lui-même, est mû par l’espoir de peut-être entrevoir la personne dans l’intimité de la stase, là où elle se recueille, assise seule avec elle-même. Car ce premier mode de connaissance peut oser prétendre à une telle saisie cristalline, aussi brève et temporaire soit-elle – à la différence du deuxième mode de connaissance de la personne, à savoir la connaissance d’autrui.

La connaissance d’autrui, qui n’existe que dans la parole, est branlante et conditionnelle : autrui se révèle à ma conscience dans le ballet commun de nos actions dans le monde que nous accompagnons parfois de mots. Un dialogue fonctionne comme un balancier entre deux consciences qu’il unit et sépare à la fois en fonction de la distance qu’il leur impose et contrôle comme un maître. Lorsqu’on y accède de l’intérieur, la vérité de la personne est finie, complète, terminée ; elle ne trahit aucun manque. En revanche, la vérité d’autrui, à laquelle je n’ai jamais accès de manière immédiate, me semble toujours fragmentaire. Alors qu’il est permis d’espérer vivre ce court instant de correspondance stable – l’unité du soi avec lui-même –, il en va autrement dans le contexte interpersonnel. Il faut se contenter d’effleurer autrui. Nous ne pouvons le saisir qu’en mouvement, alors que nous sommes tous deux pris dans une situation, dans des circonstances, au milieu de ce temps qui passe et qui nous définit.

La connaissance d’autrui se fait dans le mouvement de la marche, dans l’équilibre du pas qui progresse ; la métaphore de la marche permet d’éclairer la structure duelle de la connaissance de la personne. La connaissance de soi et la connaissance d’autrui relèvent de deux régimes différents. L’élan de la connaissance de soi, c’est-à-dire la poussée du sujet vers lui-même et hors de lui-même1, désire et se nourrit d’un espoir souterrain : il se construit sur l’espoir de percevoir ces instants très courts, hors du mouvement continu de l’existence, de coïncidence du soi avec lui-même. Notons qu’ici, « percevoir » signifie non plus seulement « vivre » au sens de « faire l’expérience » ; la perception implique de superposer à cette expérience vécue à la première personne la constitution d’un objet de l’expérience dont peut se saisir la conscience à des fins d’analyse2. Cet élan constitutif de la personne vers sa propre vérité prend appui sur des courts instants où, dans le pas de la marche, le balancement s’arrête et les deux pieds sont en contact avec le sol. Le premier ne l’a pas encore quitté et le second non plus : la personne flotte une seconde dans cet entre-deux au cœur du mouvement. (Le mouvement abrite en effet dans la stase ; c’est là son secret bien gardé.) Ce bref moment de suspension correspond à la connaissance de soi. La connaissance d’autrui, en revanche, est une rencontre par intermittence ; elle ne se déploie que dans le mouvement de la relation et de l’action. Elle est faite d’ajustements, de déplacements, de réponses et d’appels. On ne peut empoigner le flux d’autrui qui glisse et se dérobe inévitablement. Toutefois, malgré leurs différences fondamentales, intériorité et relation appartiennent au même rythme de l’existence.


1 Voir l’article « Le mouvement dialectique de la connaissance de soi »
2 Voir l’article « Les deux couches de la connaissance de soi »