« Les miettes de la vraie vie » – Portrait du poète. Troisième partie

catégorie

«, »

La recherche du poète : sur les traces de la vraie vie

Caractériser l’être du poète signifie le qualifier en propre. Rarement nous saisissons les choses de façon adéquate lorsque nous prétendons en décrire « l’essence » : l’ontologie montre ses limites quand on tente de l’appliquer aux êtres vivants. Pour comprendre du mieux que possible quel animal se tient là devant nous, nous devons décrire le poète dans son rapport à ce qui lui est extérieur, donc dans ses relations aux autres choses du monde. Dynamique, la caractérisation perd de sa dimension réifiante.

Le poète est nostalgique de l’harmonie du tout. Il cherche à retrouver la totalité. Il veut restaurer l’intégrité de l’ensemble. Le poète recherche la colonne vertébrale du monde ; il enquête sur le mécanisme mystérieux qui maintient ensemble les parties du tout.

Le poète est celui qui a des visions. Nous devons nous en méfier, car il est impossible de savoir si l’objet de la sehnsucht qui l’habite a déjà été réel ; peut-être n’est-ce que le fruit de son délire illuminé. Le poète est celui qui se souvient. La chose dont il se souvient est invisible et inconnaissable. Notre entendement ne peut pas la saisir avec clarté ; nos mots ne parviennent pas à l’attraper de façon adéquate. La raison ne peut pas connaître cette expérience qu’elle peine à transformer en un concept qu’elle ferait l’objet de son analyse. Le poète est tourmenté par une sehnsucht sans nom, et on ne peut pas catégoriser son symptôme ; ce que l’on ne peut connaître, j’avance que nous pouvons au moins en faire l’expérience intime.

Notre poète a un problème : il a l’impression que tout a disparu. Au fond de lui, il est catastrophé. Il marche sur les traces de la vie disparue ; il est à la recherche de la vraie vie. « J’essaie de comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous tombe dessus (la vie dans laquelle nous sommes pris) ; et ce que nous en faisons. Cela, je le fais tantôt pour me consoler, tantôt pour m’occuper, et toujours pour me tenir droit. » Le malaise trouve son origine dans un décalage ; impression désagréable et floue d’inadaptation, de non-adéquation. Les « vraies » choses, c’est-à-dire l’essentiel qu’a recouvert la superfluité, s’éloignent de nous, ce qui donne naissance à un sourd sentiment de malaise. La vie que nous menons semble ne pas correspondre à la définition du terme : il s’agit d’une « fausse vie », d’une « pastiche de vie ». La fuite de quelque chose et l’élan vers une autre sont indissociables. Une recherche meut le poète ; cette entreprise ouverte est à l’issue inconnue. Seule la question dont il dispose donne une direction à sa quête.

Cette petite tristesse tenace déclenche chez le poète une recherche dans la pensée, une « réflexion » pratique, une investigation bien réelle. Il a pour devoir de retourner à la matière même du monde : là seront trouvées les réponses. Désirant se confronter à ce sentiment d’anormalité, le poète marche sur les traces de la vie disparue ; suivant son intuition, il schématise le sac de nœuds. « L’un des problèmes de la vie moderne, c’est la multiplication des détours, l’allongement des routes pour parvenir à nos fins. Par ‘nos fins’, je veux dire la satisfaction de nos besoins réels, qui, à la différence des désirs, ne sont pas si nombreux. » Le but que poursuit le jeune homme, c’est de parvenir avec sûreté et simplicité aux choses denses et solides qui constituent le noyau de l’existence humaine. La piste à suivre, semble-t-il, c’est la vie elle-même. Le poète doit suivre la vie, aller au plus proche de la vie.

« Les miettes de la vraie vie » : le petit poucet suivant des traces est engagé dans une recherche. Son origine est ce certain sentiment de malaise vis-à-vis de l’existence. Son but vers lequel elle tend est la libération, la respiration, un sentiment subjectif de justesse. « Vivre justement ; pour que ça ait un sens, pour que ça semble juste et que je sois moi aussi à ma place. » Le poète doit comprendre deux choses. Premièrement, ce qui nous arrive ; il doit examiner de très près le malheur qui nous transforme, nous déforme, nous recroqueville et suce la substance de la vie. Deuxièmement, ce que nous faisons, car nous entremêlons ces deux fils pour créer notre propre piège. Pourquoi veut-il comprendre ? Pour la droiture et pour la consolation ; pour agir, c’est-à-dire pour changer sa vie dans la matière du réel. La vie est constituée de nos actes et de nos représentations ; ces deux moitiés sont indissociables l’une de l’autre. Quelles traces le poète doit-il suivre ? Quelles sont les modalités de l’enquête ? « Où chercher, et que faire ? ». Dans l’intervalle entre passé et futur, il lui faut expérimenter à partir de morceaux ramassés au hasard. Le poète doit retourner à la matière du monde, mais aussi au corps du texte.

Je crois que le poète est hanté par un chagrin passé. Il est parfois traversé par une tristesse glaciale : en lui se traine un vieux cœur brisé qui n’est pas le sien. Généreux, il héberge à l’intérieur les visages de centaines d’inconnus. Ses souvenirs sont la réminiscence d’un contenu qui ne lui appartient pas en propre. Le poète est habité par un passé commun, disparu et ignoré de tous. Transpercé par le temps qui passe, il se souvient de chansons oubliées : avant toute chose, le poète est celui qui se souvient du sens des mots. Les mots de la langue sont les grands coupables : ils pointent vers des réalités disparues. Les mots que l’on utilise dépendent de notre expérience vécue du monde. Les mots disparus sont donc des réceptacles qui renferment des formes de vie passées. Ils portent en eux des conceptions et des pratiques « gelées », pouvant être réactualisées dans la matière du présent par les vivants d’aujourd’hui, les chercheurs qui se nourrissent de restes. Les pratiques constituent le lien entre l’immatériel de l’idée (les mots renvoyant à des concepts) et la matière du monde. Partout et toujours, ce sont les pratiques du sujet agissant qui insufflent la vie aux choses ; c’est comme ça et ça sera toujours ainsi. Dans sa recherche, le poète réactualise des pratiques disparues auxquelles il a accédé à travers les mots de la langue.