« Les miettes de la vraie vie » – Portrait du poète. Quatrième partie

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« Où chercher ? Dans la parole, dans les textes, dans les mots de la langue. »

Le poète est un peu fou : tout lui parle ou lui fait signe. Un arbre, un chat, une simple silhouette, une fontaine, une main sont capables à ses yeux de pointer vers un tout autre domaine de l’expérience humaine. Le moindre objet banal chuchote à ses oreilles et ouvre des portes dans son esprit. Les choses matérielles du réel, dans leur indépassable immanence, sont des signes-symboles reliés à une transcendance intemporelle. Parmi les objets qui attirent le poète, les mots de la langue occupent une place particulière.

Dans l’étymologie, le poète lit ce qu’il croit être la signification originelle des mots. Il choisit selon son goût ce qui lui plaît, puis il invente à partir de ces « perles et coraux » ramassés au fond de l’océan de la langue et de la vie humaines. Les mots que l’on utilise sont en effet inséparables de la vie dont ils sont la sécrétion : ce que l’on pense à travers les mots que l’on articule est le produit de notre expérience vécue.

„Zunächst einmal sind die Wörter ‚Architektur‘ und ‚Textil‘ miteinander verwandt: Ihr gemeinsamer Ursprung ist das indoeuropäische Wort tek, das ‘empfangen‘ oder ‚in die Hand nehmen‘ bedeutet. Es ist die Wurzel der griechischen techne, von dem der Ausdruck ‚Architektur‘ abstammt. Wortwörtlich bezeichnet er das ‚Meisterhandwerk‘. Doch das griechische techne ist auch die Wurzel des lateinischen Verbs texere, das ‚weben‘ bedeutet. Von ihm leiten sich die Begriffe ‚Text‘ und ‚Textil‘ ab.“

Glenn Adamson: „Teile und Ganzes: Anni Albers und die Architektur“, in: Anni Albers – Constructing Textiles, Berlin (2026).

Peu importe qu’ils soient vrais ou non, les rapprochements étymologiques sont des petites miettes de poésie dont se nourrit l’âme du chercheur. La vérité est-elle si importante dans ce contexte ? Je veux dire : quelle est-elle, et doit-elle valoir plus que le rêve ? « Il se frotta les mains : quelle belle moisson ! Le poète, nez au vent et pas qui rebondit, marche et flaire l’idée. »

Les mots de la langue poétique constituent des portes d’entrée vers de multiples espaces. Ces lieux sont intérieurs d’une part et matériels de l’autre. Tantôt recouverts, tantôt dissimulés, notre conscience doit toujours d’abord y regagner accès. La langue poétique réalise cette ouverture radicale en forçant la porte mystérieusement barricadée de notre imaginaire. Ce que l’on nomme parfois « inconscient » n’est pas immatériel ni invisible : l’esprit se matérialise et se réalise dans le corps. La grande ouverture libératrice se réalise à partir d’un immense et inépuisable fonds de ressources oniriques collectives. Elles sont issues du passé et se cristallisent dans des œuvres d’art, des documents ou des évènements historiques : dans ces fragments, le poète croit deviner quelque chose.

La poésie est dans le domaine pratique une ouvreuse d’utopies, parce qu’elle élargit notre conception de ce qui est possible. Les mots de la langue, lorsqu’ils désignent des réalités disparues qui ne nous sont pas familières, nous permettent de découvrir des structures matérielles et mentales du passé, recouvertes par l’oubli et radicalement étrangères à nos propres conceptions. Ainsi, toute vraie pratique d’écriture ouvre radicalement le cœur de celui qui écrit et de celui qui lit en permettant d’accéder à des expériences jusqu’alors inconnues.

La vraie écriture a un contenu dense, parce qu’elle naît de l’expérience du réel. Etant remplie de ce quelque chose qui la constitue, elle est solide. La vraie écriture est également affect, c’est-à-dire flux d’énergie, donc mouvement. La vraie écriture est en lien direct et presque immédiat avec les choses du réel, c’est-à-dire la matière du monde. La chaîne de liens qui unit les idées et la matière se déroule ainsi : celui qui écrit met en mots dans son esprit un vécu matériel, que celui qui lit met ensuite en images dans son esprit. Nous avons là affaire à deux processus différents, extrêmement dynamiques, et eux-mêmes constitués d’une multitude de processus plus petits. La lecture et de l’écriture nous mènent ainsi au sujet des pratiques.