
Introduction. « A une âme de poète quiconque est à la recherche de la totalité disparue »
„Ganzheit ist kein utopischer Traum. Sie ist etwas, das wir einst besaßen und heute scheinbar zum größten Teil verloren haben. Oder um es weniger pessimistisch auszudrücken: wir hätten es verloren, wäre da nicht unser innerer Sinn für Orientierung, der uns daran erinnert, dass etwas falsch läuft, weil wir wissen, dass es etwas gibt, das richtig ist.“
Anni Albers, “Design: Anonymous and Timeless” (1947).
Le poète est à la recherche de la totalité disparue. Même s’il n’en est pas conscient, son entreprise est celle d’un thérapeute qui répare quelque chose. Le désir profond qui l’anime est de restaurer et préserver l’intégrité de l’ensemble. De cette intention fondamentale découle l’effet de consolation inépuisable que procure aux Hommes de toutes les époques la lecture d’un poème réussi. Le texte est parfait ; entier dans sa concision, il attire les âmes comme des mouches. Par la rondeur de son unité, il dit tout et rien de plus ; ensemble total et fermé, le trop-plein et le superflu n’y ont pas leur place. Le texte est un monde clos. Il se suffit tant à lui-même que certains s’y sont pris à soupirer : « Ah, si seulement il était possible de vivre dans le texte ! ». Qui a déjà souhaité une telle chose a peut-être l’âme d’un poète.
Le poète aime beaucoup trop. Peu importe la forme que prend cette passion, le principal est qu’elle soit absolue. Si le poète désire avec autant d’ardeur vivre dans le texte, c’est parce qu’il a un problème avec le réel. Son expérience de la réalité est marquée par la petite peine du décalage et de la dissonance. Ce que le poète recherche dans le texte, depuis toujours et sans le savoir, c’est la « vraie vie » à laquelle il ne parvient pas accéder dans le réel.
Le principal problème du poète semble être son conflit avec la réalité. La tension interne majeure qui le traverse et qui le meut, cette flèche piquante qui le dirige sans repos, est le résultat logique de sa nature d’indécrottable idéaliste marié avec l’absolu. Pour établir un équilibre qui lui évite l’autodestruction ; pour résoudre son problème avec le réel, c’est-à-dire pour se dépasser lui-même, le poète doit retourner à la matière même des choses. C’est le nez dans la matière du monde qu’il avancera dans la recherche qui est constitutive de son existence ici-bas. Mais avant d’en arriver à la matière, penchons-nous d’abord sur le chagrin du poète qui accompagne sa quête.