« Les miettes de la vraie vie » – Portrait du poète. Deuxième partie

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Intermède. « Si seulement », soupire-t-il, « si seulement les choses pouvaient être autrement ! »

Laissez-moi vous brosser un court portrait fictif. Devant moi se tient un jeune homme déçu par la vie. Cette trace que l’on voit au fond de son regard certains matins d’hiver marque l’entrée du grand puits de lassitude qu’il renferme dans son âme. Ce jeune homme, c’est ainsi depuis toujours, attend de l’existence des choses impossibles par leur démesure. Le temps passe ; du décalage naît la pathologie. Un jour, le jeune homme devient las de ce jeu qui se répète ; l’alternance entre un élan vers quelque chose et le rejet qui lui succède le blesse et le fatigue. Repoussé par l’objet qui se replie et se retire à son regard, le jeune homme observe en silence sa propre amertume. « Je me fais avoir par l’existence à chaque fois, et j’en redemande. » C’est comme si la vie, de son immense index, lui donnait des petits coups sur le sommet du crâne. Alors, notre homme s’est un peu recroquevillé. Dans son jeune âge, il s’est déjà un peu tassé ; il a revu ses attentes à la baisse. Au fond, c’est un couard, diront certains : il a compris qu’il ne pouvait pas tout avoir. « Tout », cela signifie « une vie » dans sa totalité, dans l’harmonie et l’illusion tranquilles d’un ensemble irréductible à une collection de morceaux. « Une vie » est une unité grandiose, aussi modestes fussent les différents éléments qui la composent ; notre jeune homme en est persuadé.

Partout, le poète cherche quelque chose d’intact, d’entier, un bloc quelconque qui tienne debout par lui-même et que les Hommes n’aient pas encore entamé. Il cherche une ligne, un trait dans l’espace. De ce simple trait, il bricolerait un pont pour se consoler du fossé entre ses désirs et la réalité du monde, et il passerait peut-être enfin de l’autre côté. Notre homme ne s’est pas encore résigné comme d’autres de ses contemporains ; il ne parvient pas à se résoudre à ce qui est. Il est encore jeune et c’est un poète : il est traversé par le courant de l’absolu. Une question l’a attrapé et le retient prisonnier. Il espère, et il est pris de tout son être dans cette recherche. L’enquête souterraine le travaille en permanence ; au fond de son esprit, dans l’arrière-boutique, à la cave.

Le poète est pris dans une recherche constante qui l’emporte et le déplace dans le monde et dans l’esprit. Il est mû à la fois par un désir positif et par une impulsion négative (« aversion »). Son enquête qui ne s’arrêtera jamais se caractérise par un double mouvement simultané. Lorsqu’il marche à grands pas, son mouvement vers l’avant obéit à une double nécessité : fuir quelque chose et avancer vers une autre. L’élan le pousse simultanément hors de X et vers Y, c’est-à-dire non-X. Il en résulte une certaine parenté du poète avec le fuyard. Tous deux aiment voir leur souffle dans l’air froid du matin, tous deux se retournent pour voir les traces de leurs bottes dans la neige ; ce sont des animaux du dehors.

Le mouvement inlassable de la recherche du poète trouve son origine dans un désir profond de son cœur. Il arrive parfois que, pris de désespoir, le jeune homme s’asseye la tête entre les mains et soupire : « Ce n’est pas possible ; ça ne peut pas être réel, le réel. » Tout prend des couleurs étranges et il lui semble voir de très loin la Terre de ses semblables. Il est lui-même à l’extérieur ; subitement et pour un instant, il n’est plus de ce monde. Notre jeune homme se tient bien là, devant nous, solide sur ses deux pattes, mais il se situe en réalité toujours dans un entre-deux. Cette quête inlassable forme, pour le dire pompeusement, son « être au monde » ; sa condition est celle du passager. Le poète est dans ce monde parce qu’il est à la recherche de la vie disparue. Il habite ici simplement parce qu’il piste le chemin pour bientôt s’en aller ailleurs. Partout il flaire, il renifle, il furète, il est à la poursuite de quelque chose ; voilà ce qui l’anime.

Le poète marche toujours, il faut le souligner. Il est en décalage permanent, c’est-à-dire qu’il ne se trouve pas dans le présent. Son corps n’est pas bien aligné sur la trace droite du temps qui passe. Il effectue des va-et-vient entre le futur et le passé, et c’est cet intervalle qu’il nomme le présent de son existence. Le poète habite précisément dans le mouvement entre passé et futur. Son présent est constitué du balancement entre présence et absence, visible et invisible, défait et à venir.

Le poète est hanté par le spectre de la vie disparue. Cette vision qui tient du délire, il l’appelle la « vraie vie ». Marchant sur des braises encore chaudes (des traces qu’il a appris à lire), il avance vers un inconnu qu’il peine à formuler. Le souvenir est pour lui le présage de quelque chose à venir ; son délire est constitué de réminiscences qui sont en fait des visions. Le poète porte en lui ce que certains nomment l’utopie, c’est-à-dire le pressentiment de quelque chose qui n’est pas encore là et qui ne le sera peut-être jamais.

Le poète porte en lui un vieux secret et il n’oubliera jamais ce songe mystérieux : le rêve de la « vraie vie ». Il est tiré vers l’avant par un passé inconnu et inconnaissable qui ouvre simultanément la possibilité d’un ailleurs. Parce qu’il est celui qui se souvient de la vie disparue, le poète a pour devoir d’actualiser la transcendance du passé dans l’immanence de la matière. Il suit un passé à la fois commun et singulier, mais qui n’appartient à personne en particulier. Il se nourrit de restes isolés et bien précis ; les objets les plus insignifiants peuvent lui dire quelque chose.

Qui est le poète ? Un chercheur, un passager du temps. Où se trouve-t-il ? Dans le mouvement du présent, c’est-à-dire dans l’intervalle entre passé et futur. Que fait-il ? Eh bien, il cherche. Il pêche, il marche ; il réactualise, il attend son heure.