Notes sur le bonheur – quatrième partie

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Un bonheur personnel

Nos complexités

L’être humain est fait de paradoxes. D’abord, en tant qu’espèce, l’Homme est un mélange de matière et d’esprit. C’est un être hybride, trop proche du corps pour être un dieu et trop proche de l’esprit pour être un animal.

De même, au niveau individuel, un être humain est dense, opaque ; il a du relief et une certaine pesanteur. J’aime écouter Daniel Barenboim jouer les nocturnes de Chopin, mais j’aime aussi la boxe, Rammstein et Mylène Farmer. Ma personne maintient rassemblées ces choses différentes ; elle réunit ce qui, au premier regard, paraît ne pas aller ensemble.

Il faut se construire comme un édifice de bric et de broc, mais qui tient debout et qui ne tombera pas. La personne se développe comme un patchwork fait de morceaux de tissu disparates : l’ensemble est composé de pièces rapportées. L’individu ne se forme que dans le contact avec l’autre, compris au sens large comme « ce qui est en dehors de lui ». Il se nourrit des influences qui l’entourent.

Si on veut que la personne soit une grande brocante remplie d’objets de lieux et de d’époques différentes, alors il faut être curieux et ouvert. Il faut farfouiller, fouiner, fourrer son nez partout, ouvrir les yeux. On récolte des choses qui ne vont pas ensemble ; ces contradictions apparentes nourrissent la personne. Nos paradoxes sont la condition même de notre humanité : refuser de lisser sa propre complexité, c’est refuser de s’aplatir.

Pétrir le paradoxe pour conserver son humanité

Un Homme unidimensionnel est plat ou transparent, et ce n’est plus vraiment un Homme. Trop prévisible, il est devenu une machine. Si tu te sens lourd, lent, complexe et opaque, c’est bon signe : il te reste un peu de ta multiplicité originelle. Pour faire honneur à sa complexité, il faut se rendre insaisissable : en creusant son paradoxe, en travaillant son trouble, on se rend digne du multiple qui est en soi.

Cela importe du point de vue éthique. Le rapport individuel à soi-même et à sa propre intériorité est évidemment une relation intime. Elle est difficile à saisir : prendre conscience avec justesse de son rapport à soi exige de l’honnêteté. Toute forme d’introspection nécessite de l’énergie. La communication de cet état intérieur exigerait par ailleurs de figer un flux dans des mots qui ne sont pas vraiment les nôtres, pour le rendre compréhensible par autrui. Et il faudrait encore trouver un destinataire…

Refuser de s’aplatir importe, car de même que la multitude est contenue dans un seul, l’ensemble est contenu dans un geste. Dans la tentative de l’acte moral, dans l’effort lui-même, dans l’essai, se trouve la dignité nécessaire à toute rédemption.

Bonheur et vérité personnelle

La personne est cet assemblage complexe de morceaux disparates qui ne vont pas bien ensemble. Sa charpente obéit à une logique que le discours rationnel ne peut pas saisir : les étranges lois de l’homéostasie appartiennent à l’hémisphère droit du cerveau. D’une manière analogue, nous devons fabriquer notre bonheur personnel à partir de petits morceaux qui ne vont pas ensemble. Il faut pour cela savoir ce qui est vraiment important pour soi ; réussir à ignorer le bruit du monde pour faire le tri entre les désirs artificiels de la société et ses propres rêves.

La clé se trouve dans l’inconscient, dans la profondeur de l’être intime ; un lieu que, dans la précipitation de la vie quotidienne, nous ne
visitons que trop rarement.
La plupart du temps, nous ne faisons qu’effleurer notre propre vérité. La question est alors de savoir s’il est possible de s’y asseoir de façon durable ; de ne pas se contenter de la traverser, mais de s’y établir. Peut-être s’agit-il, comme le sommet des plus hautes montagnes, d’un lieu que l’on peut atteindre, mais dans lequel on ne peut pas vivre. On peut seulement marcher à travers sa propre vérité, mais c’est un endroit dans lequel on ne peut pas s’attarder.

Chercher les modalités de son propre bonheur

Peu importe. Ce qui compte, c’est qu’il ne faut pas fermer les yeux si on espère entrevoir sa propre vérité. La solution est de se relier à ses rêves. Nous devons arrêter de faire la sourde oreille : il importe d’écouter ces choses que l’inconscient nous hurle en permanence.

Pour construire sa personne, il faut suivre ses impulsions profondes au lieu de vouloir se conformer à un modèle déjà tout prêt. Il faut sonder ses profondeurs ; il faut chercher d’où l’on vient pour trouver où l’on va. Le bonheur se comporte d’une manière analogue : on le bricolera en chemin, comme tout le reste.