L’Homme, le mur et la maison : une méditation sur le verbe verfallen

Saint Paul et Hermann Paul

Cette méditation à partir du réel commence avec une phrase de Saint Paul : « Deshalb werden wir nicht müde, sondern wenn auch unser äußerer Mensch verfällt, so wird doch der innere Tag für Tag erneuert. » (2 Korinther 4,16)


Hermann Paul, dans son Deutsches Wörterbuch, donne deux sens au verbe verfallen : « 1) in ver- liegt die Bedeutung des Zugrundegehens, Verderbens: ein Haus, eine Mauer, der Körper eines Menschen verfällt. 2) in ver- liegt nur die Erreichung eines Zieles: Zinsen, Wechsel verfallen (werden fällig) ».

Ce qui me frappe dans l’analyse étymologique d’Hermann Paul, ce sont les exemples choisis. Ein Haus, eine Mauer, der Körper eines Menschen verfällt : le corps de l’Homme est placé à côté de la maison et du mur. Cette proximité n’est évidemment pas une affirmation philosophique, elle est d’abord linguistique. Pourtant, elle révèle selon moi quelque chose de profond.

Le destin commun de la matière

Dans cette liste, le corps humain est placé à côté de deux autres objets matériels. Tous trois sont soumis au même destin, parce qu’ils obéissent à la loi du temps. Ces murs en pierre que les Hommes ont jadis construits dans les montagnes des Alpes à quelque 1800 m d’altitude, ils ont été autres qu’ils nous apparaissent aujourd’hui, à l’état de demi-ruines. Nos ancêtres en avaient fait des maisons, des abris d’alpage rudimentaires pour contenir le corps des Hommes et des bêtes. Le temps a lentement achevé son travail et alors que les murs vacillent, le toit de la maison s’effondre. C’est le destin de la matière que d’être soumise au temps qui passe. Aucune matière n’est éternelle, et même les immenses rochers solides du bord de mer sont lentement grignotés par les vagues.

Dans cette perspective, placer l’Homme à côté du mur et de la maison fait sens. Après tout, lui aussi est matière ; c’est un animal soumis à la génération et à la corruption. Son existence, qui commence par le point de sa naissance quelque part, trace une ligne dans le monde et se termine par un autre point. Le préfixe ver- accomplit un processus (« arriver, toucher à son terme », « die Erreichung eines Zieles ») : toute vie humaine a un but universel qui est sa propre fin.

La spécificité de l’Homme

Quelque chose distingue pourtant l’Homme du mur et de la maison, et c’est ici que la phrase de Saint Paul prend tout son relief.

« C’est pourquoi nous ne perdons pas courage. Et même si notre être extérieur se dégrade, notre être intérieur se renouvelle de jour en jour ».

Cette phrase nous présente une distinction décisive : alors même que l’Homme extérieur se défait, l’Homme intérieur se renouvelle. Alors que le corps suit la loi commune à toute matière, l’Homme intérieur suit une autre loi. Saint Paul souligne ainsi un des nombreux paradoxes dont est fait l’être humain.

Cette phrase m’est restée en tête, parce qu’elle souligne un des nombreux paradoxes dont est fait l’Homme : mélanges d’invisible et de visible, de temporel et d’éternel, de singulier et d’universel, nous sommes appelés à vivre l’unité à travers les contraires.

Conclusion

La fuite du temps ne pointe pas que vers la mort. Tout ce qui est matériel porte certes les marques du temps. Ce mur en ruines qui ne remplit plus sa fonction d’abri devient pourtant autre chose, il devient mémoire. Les ruines ne parlent pas seulement de disparition ; elles témoignent aussi de vies humaines et de leur travail, de la fidélité des générations passées. Les vieilles pierres qui sont presque retournées à la montagne continuent à parler, et elles chuchotent quelque chose à qui veut bien l’entendre.

Par sa nature d’être spirituel, l’Homme diffère fondamentalement des autres objets matériels comme le mur et la maison. Son appartenance au royaume de la création divine prolonge la courte ligne de sa vie dans l’infini de l’éternité. Saint Paul assume pleinement la condition matérielle de l’homme, mais il refuse d’en faire le dernier mot ; parce qu’il est une œuvre de Dieu, l’Homme participe à l’éternité.

J’observe, je constate ce que j’observe, puis je cherche à comprendre. Avant tout, je cherche ce que la matière signifie.