
La personne (son étendue, sa profondeur) et la volonté
Nous avons précédemment décrit la personne comme « un assemblage très complexe d’éléments disparates » : c’est là en quelque sorte son étendue. Mais la personne a aussi une profondeur : elle est faite de diverses couches plus ou moins superficielles. Pour accéder au cœur de la personne, il semble qu’il faille donc l’éplucher – peler une à une les couches de l’oignon.
De toutes les couches de la personne, laquelle est le plus proche du cœur de l’oignon ? Je crois, et c’est ma réponse personnelle, que l’instance décisionnelle où siège la volonté s’approche d’un tel centre. J’entends par volonté la faculté d’orientation et de persistance de la personne dans son être engagé. Ce noyau où l’on tranche et fixe les buts se trouve derrière les couches superficielles du soi : on a donc besoin d’un certain temps pour l’atteindre. Ce lieu est situé au fond de la personne, tout au bout d’un chemin – au début ou à la fin, peu importe. Par conséquent, la volonté enveloppe et recouvre d’autres facultés plus petites qui lui sont subordonnées ; je pense par exemple à l’élaboration de voies vers des buts, ou à la confrontation implicite de ces buts avec les possibilités concrètes qu’offre la matière du réel.
La volonté est d’une part décision, de l’autre force de persistance dans l’être. La volonté-décision est celle des choix fins, des actes pleins et des coups vifs qui marquent une rupture. La volonté-persistance est le pilier épais de la durée, de la fidélité ; elle assure la continuité de l’effort. Ces deux pôles, décision et persistance, forment la structure double de la volonté.
La volonté est première
La volonté initie. En elle commence le geste douloureux et paradoxal par lequel un Homme s’engage à quelque chose dans une situation qui est la sienne. Paradoxal, car si ce geste est celui par lequel je choisis d’agir en mon nom propre et me place en tant qu’Homme comme sujet-objet dans le réel, prêt à le travailler et à me laisser subtilement modeler par lui en retour, ce geste constitue toujours inévitablement un arrachement du soi à lui-même. Arrachement à soi-même, dédoublement puis décollage de l’image du double : le soi, pour ne pas lentement pourrir sur place, se fait le produit toujours changeant de ses renouvellements successifs. Voilà révélé le mécanisme secret de sa permanence dans le temps : une marche vers l’avant faite de sauts, de bonds et de dépassements consécutifs, le tout sur ce qu’on pourrait appeler la pente du destin.
Je dois expliciter mon propos pour lui faire passer la barrière qui sépare le substrat de vécu phénoménologique d’une part du discours communiquable de l’autre. Or, la conscience n’est rien d’autre qu’expérience ; la personne ne peut se saisir qu’en tant que présence vécue. Je me contenterai donc de donner des exemples de situations dans lesquelles se produit l’expérience en première personne du cœur profond de volonté décisionnelle de la personne qui me semble si important. Ainsi, mon lecteur pourra lui-même prêter attention à ce lieu puissant enfoncé au centre de son être. L’arrachement libérateur de l’engagement ressemble à tout cela :
C’est comme jurer quelque chose ou donner sa parole à quelqu’un ;
C’est la fidélité que l’on voue à un lieu, à une région, à autrui, à soi-même ;
C’est le choix d’une profession conçue comme attachement total et pas comme simple gagne-pain ;
Ce sont tous ces gestes par lesquels on accepte de porter le monde ;
Ce sont tous ces gestes dans lesquels on prend les choses comme elles sont avec l’intention de, lentement, graduellement, les modeler et leur imprimer une forme. Cette forme fugace est prise dans le passage du temps. A la fin, elle devient identique à celui-ci ;
Ce sont tous ces gestes profonds et fondamentaux, venus du cœur de la personne, tantôt ponctuels et exceptionnels, tantôt répétés quotidiennement, par lesquels on accepte de cheminer avec la vie, avec le temps ;
Ce sont tous ces moments où l’on accepte l’Être comme ce qu’il est – instants sans paroles de certitudes intimes ;
C’est le foyer vivant d’énergie ;
C’est un point qui brûle.
La volonté est première ; quelle est-elle précisément ?
Ce cœur que nous appelons la faculté du vouloir tantôt se manifeste par éclairs aigus, tantôt s’exprime dans une mélodie grave et répétée, tonalité sourde et continue de l’Être qui accompagne tous les gestes de la personne.
La volonté impose les grandes orientations d’une vie. C’est elle qui, indirectement, imprime sa marque aux choses. C’est encore elle qui, subtilement, dans l’ombre et dans le roulis de la vie quotidienne, est la cause première de la persévérance de l’effort de la personne dans ses actes entrepris.
C’est là, d’abord, que sont données les grandes orientations et que l’impulsion première de tout acte véritable prend racine. C’est là, ensuite, que se trouve la source de mouvement constant, le mécanisme qui fait « persister dans l’Être ».
La volonté n’est pas seulement l’impulsion inaugurale qui imprime au réel compris comme objet la direction du mouvement. Ce geste explosif appartient bien au domaine de la volonté, mais il ne l’épuise pas. La volonté correspond aussi à la force vitale de persévérance qui prolonge et réitère imperceptiblement l’effort ; elle se reconstitue en silence chaque nuit.
La volonté semble bien mystérieuse. Comment pourrait-il en être autrement ? Après tout, la personne est un mystère. Comment voir ce noyau, comment entendre ce cœur ? La volonté donne à l’Être sa tonalité de base, sa teinte profonde. Elle se vit de l’intérieur, du point de vue phénoménologique, et est vue et perçue de l’extérieur par d’autres consciences. On ne peut que faire l’expérience de la personne ; son mystère est matière. Connaissance de soi à travers l’introspection, appréhension et saisie d’autrui à travers la présence : l’incarnation de la chair est un horizon indépassable.
Moments-charnière à des carrefours
La personne se situe parfois à un carrefour où elle doit choisir ; moments de vie aux bruts airs de crise, remplis de tension à en crever comme un orage de mois d’août. A certaines périodes de l’existence, l’Être se trouve au croisement de deux chemins et doit décider d’un geste sûr : il doit trancher entre vivre et mourir. Dans de tels instants de crises aigues et très sourdes à la fois (comme des pas dans le sable), quelque chose en nous se résout à continuer : on fait alors l’expérience profonde de la volonté de l’Être.
Une volonté construite dans l’opposition se fige dans un refus systématique. Uniquement solidifiée par la résistance (par exemple à l’autorité ou à la contrainte), la volonté prise dans le refus devient une « volonté crispée ». C’est la volonté un peu brute des « têtes de mule » et autres « entêtés ».
Un développement sain de la volonté, par contraste, passe avant tout par le contact avec la matière. Dans un prochain article, nous analyserons les deux buts principaux de toute « étude » ou « pratique » que sont l’incarnation et l’intégration.