
Ces lignes sont tirées du Traité du Caractère d’Emmanuel Mounier. Je les recopie ici car elles m’ont rappelé des intuitions développées dans ma série d’articles sur le poète (https://wood-water.blog/2026/01/01/les-miettes-de-la-vraie-vie-portrait-du-poete-premiere-partie/).
Emmanuel Mounier, Traité du caractère, Paris, Éditions du Seuil, 1946 (éd. revue 1947), pp.388-389
RÉEL, IRRÉEL, SURRÉEL
Voilà réglé le compte de l’imagination maîtresse d’erreur et de fausseté. Est-ce donc tout ce que l’expérience nous enseigne sur l’imaginaire ? Deux siècles de psychologie « cartésienne » ragaillardie par trop de romantisme impuissant arrêteraient ici notre chapitre, si de grandes voix ne s’élevaient avec autorité au-dessus des préjugés et des statistiques. Devant Novalis qui écrivait : « La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie », ou encore : « Le génie est la faculté de parler d’objets imaginaires comme d’objets réels, et de les traiter comme tels »; devant Nietzsche: « J’ai horreur de la réalité. A vrai dire, je n’y vois plus rien de réel, ce n’est que fantasmagorie »; devant Rimbaud : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde », ne parlerons-nous que d’évasion dissolvante et de divagation morbide? Leur expérience, et celle de cent autres voyants, n’a jamais été mise en courbe ni en profil, mais si chacun ne peut y entrer aussi largement qu’ils le firent, il est au pouvoir de chacun, comme le demande quelque part Aragon, de s’y exercer de la même façon qu’il peut s’exercer à la vie spirituelle. L’expérience du poète a la même valeur pour le psychologue que l’expérience du mystique en matière religieuse. Il est le prophète d’un univers auquel l’expérience seule aborde. Or entre les brasseurs de rêves impuissants et les poètes voyants nous relevons les mêmes ambiguïtés et les mêmes différences essentielles qu’entre les mystiques d’asile et ceux qu’authentifie leur fécondité spirituelle. Les premiers s’exaltent sur des ruines, les seconds introduisent une vie nouvelle. Quelle est cette vie plus réelle que la vie ? Toute une lignée de philosophes, de poètes, de mystiques et de savants l’annonce de Képler et de Paracelse à Cuse, à Bruno et à Boehme; de maître Eckart et de saint de Jean de la Croix, du Poverello et de ces jésuites humanistes dont l’abbé Bremond nous a dessiné la tapisserie fleurie, aux grands romantiques du dernier siècle. Une parenté profonde unit la Nature et notre esprit. Nous l’avons déméritée par une chute historique (ou transhistorique) qui a donné l’avantage au mouvement d’individuation et de séparation d’avec l’échange universel de sympathie dans l’Unité. Nous menons, de plus en plus loin de la plénitude du monde, la vie flétrie d’une plante à moitié coupée de sa tige. Le monde que nous appelons « objectif » est une convention commode, mais une convention pauvre, la moins réelle de toutes nos fictions. Notre état n’est pas toutefois sans espoirs. Nous gardons le souvenir obscur de l’Unité perdue; un pressentiment, un visage, une branche fleurie nous la laissent entrevoir; elle se mêle à l’immense enveloppement de notre vie inconsciente avec ses béatitudes miraculeuses et ses terreurs révélatrices, elle apparaît chaque nuit dans nos rêves, sous des formes incertaines et masquées, elle s’insinue jusque dans l’hallucination et dans la folie. Mais nous avons perdu la clef de cette vie intégrale avec le Tout. Le poète en est le Mage. Pour nous, il ouvre de temps à autre la porte mystérieuse. Il nous entraîne vers un usage visionnaire de l’imagination qui nous livre le monde dans sa réalité profonde et chaque être dans sa liaison à l’unité du Tout. La méditation poètique, dès lors, ne nous isole pas du monde. « Toute descente en soi, tout regard vers l’intérieur, est en même temps ascension -assomption – regard vers la véritable réalité extérieure » (Novalis). Celui qui s’arrête à soi dans l’émerveillement des images s’arrête à mi-chemin du mouvement de la réconciliation. Le rôle de l’imaginaire, loin de replier, d’isoler, est de nous replacer dans cet état de naïveté prophétique qui, au-delà de la conscience et du sens, nous apparente à la réalité totale, par des voies plus sûres et plus riches que celles de la perception close et du concept solitaire. Intérieur, extérieur, comme chaque fois que nous approchons de très près le réel, cette imagination révélatrice de l’âme du monde n’a plus l’usage précis de ces mots. Elle nous replie sur le cœur de toute chose, elle nous y fait rejoindre le vaste univers, si bien que l’on peut parler d’une vision, d’une ouïe, d’un tact qui vont de l’intérieur à l’extérieur, d’un enracinement dans le monde par la vertu même du recueillement. « Fermez les yeux, et vous verrez. » (Joubert.) La conscience qui n’est tournée que vers le dehors est une conscience aveugle et courte. En se repliant momentanément en deçà des connaissances étalées du sens et de l’intellect, le moi ne se détache pas de la chair du monde ni de sa propre chair, bien au contraire, il se rassemble sur soi pour connaître en même temps que pour être et agir avec tout lui-même.