« Les miettes de la vraie vie » – Portrait du poète. Dernière partie

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Intermède. Les cailloux dans les poches

Il est pénible de marcher en regardant sans cesse devant ses pieds. Je préfère pouvoir lever la tête et me concentrer sur le balancement de mes bras à mes côtés, ou bien laisser passer dans mon œil les motifs dessinés sur la croûte brune des arbres. Mais pour moi, le poète, le temps de l’abandon méditatif n’est pas encore venu : il me faut suivre les traces. Après tout, je suis sur la piste de quelque chose : mon museau est dressé et mes oreilles sont grandes ouvertes. Le nez levé, je s’arrête de temps à autre et renifle profondément avant de reprendre mon chemin. Je suis attentivement les mouvements du vent qui se déplace dans le sommet des arbres.

Le poète s’est arrêté près de l’eau qui coule ; accroupi sur une grosse pierre ronde, il y cherche des cailloux. Les galets sont des mots, et il y en a toute une infinité qui dorment sous la couche transparente. Le poète pense à la neige du mois de février : l’eau est froide dans ses mains. Les galets sont des mots (je l’ai déjà dit) : il en collecte certains avec le plus grand soin. Plus tard, de retour chez lui, il les déposera sur la nappe, sur la table en bois. Le poète examine les mots, il les observe de très près, il les questionne et les interroge jusqu’à l’épuisement, les tourne et les retourne jusqu’à ce qu’il ait l’impression d’en avoir extrait quelque chose. En faisant de ces mots piochés au hasard des symboles qui ont un sens, il cherche une direction. Pour l’œil de son esprit, les mots sont d’anciennes images qui trainent dans le panier du temps, attendant leur heure avec patience. Tout lui parle ; chaque chose contient en elle un mot, alors il l’observe avec des yeux perçants, comme pour passer au travers.

Le poète avance. Tout ce qu’il lit le transforme, tout ce qu’il collecte devient un morceau de son être. Le hasard fait qu’il retrouve dans sa marche des choses dissimulées ou recouvertes par sa propre ignorance. Quand, parfois, il se perd dans la vaste forêt de son esprit, les cailloux dans ses poches le ramènent à lui-même ; ce petit lest vivant qui tressaute le rattache à sa propre personne.

Conclusion. Le corps e(s)t le texte

Le texte est un lieu à part entière, et nous avons la chance de pouvoir retourner dans son enclos dès que nous le désirons. Il nous faut ensuite penser le texte en lien avec les autres lieux de notre vie. Nous cherchons à l’unir avec les différents espaces dans et depuis lesquels nous agissons.

Dans le texte terminé (je parle de sa version finale et définitive), l’armature et le matériau sont inséparables. « Armature, au fig. ou p. métaph. Ce qui fait la solidité de quelque chose, ce qui fait qu’une chose garde sa cohésion. » On peut dire cela de toutes les œuvres de l’Homme : la construction, dont la structure qui en constitue le fondement fait office de base sur laquelle repose l’assemblage complexe, forme un tout aux parties indivisibles. Ici, on ne peut pas diviser ; tout découpage de la personne s’effectue avec le risque de disjoindre ses membres et nous condamne, tôt ou tard, à voir ces pauvres morceaux dispersés par le vent. Je le répète, il y a la carcasse que l’on appelle aussi squelette, et puis il y a la chair qui remplit ; et les deux sont inséparables. Un jour, le corps du texte, son ossature recouverte de tissus vivants, deviendra le corps du poète.

« Tout est corps », souffle le poète. Le corps est le siège de la conscience et constitue la substance unique et indépassable de la personne. Le paysage est le visage du pays ; les corps qui marchent dessus le font et le déforment. Autrui constitue, par sa matérialité, un lieu dans le réel. Quoi qu’en disent les menteurs, c’est-à-dire les idéalistes, « connaître » quelque chose, c’est en avoir fait l’expérience dans sa chair ; c’est l’avoir un instant saisi à pleines mains. On ne « connait » réellement quelque chose que pendant ce moment exact où celle-ci nous traverse et nous possède réellement ; ensuite, on l’oublie. Toute connaissance est expérience et rien d’autre.

« Les idéalistes de toutes les Ecoles, aristocrates et bourgeois, théologiens et métaphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou poètes, sans oublier les économistes libéraux, adorateurs effrénés de l’idéal, comme on sait, s’offensent beaucoup lorsqu’on leur dit que l’homme, avec son intelligence magnifique, ses idées sublimes et ses aspirations infinies, n’est, comme tout ce qui existe dans le monde, qu’un produit de la vile matière. »

Michel Bakounine : Dieu et l’Etat, Genève (1882).

Et à la fin, il souleva le drap. « Mais ?! Il n’y a rien en dessous ?! ».