« Les miettes de la vraie vie » – Portrait du poète. Cinquième partie

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« Dans nos cœurs coule une vieille chanson… ». Le pouvoir du texte

Le chagrin du poète est lié à cette vieille chanson qui se traîne en lui comme une rengaine de mois de février. Le poète marche sans cesse, car il est sur la piste de quelque chose. Dans sa recherche de la vraie vie, il se laisse guider par les mots de la langue ; ces derniers lui montrent le chemin vers des pratiques. Les choses que le poète juge « intéressantes » sont bien trop nombreuses pour que nous puissions les énumérer. Les choses du monde qui attirent son esprit sont ouvertes, vastes et libres. Elles contiennent en elles bien plus que ce qui est visible de manière immédiate : leur contenu véritable, en dessous de la coquille, se dérobera toujours au coup d’œil hâtif qui passe et simplement balaie.

Le poète aime les choses qui se dépassent elles-mêmes. Lui plaisent les vieux bâtiments, les murs de pierres, les photos anciennes, les granges vautrées, les outils rouillés et les chaussures ouvertes. Le poète a l’esprit tout ouvert et comme élargi, parce qu’il en a défoncé la porte à grands coups de pieds. Il a cet œil vif et agile, car c’est son habitude de suivre les traces qui l’appellent. Le poète doit toujours être actif ; il lui faut apprendre à interpréter les traces à sa manière pour construire le réel. Jamais il ne s’agit d’obéir passivement à une « tradition » chevrotante. Le passé n’est pas un donné que la jeunesse examine puis dont elle dispose librement : il n’existe pas de contenu substantiel destiné à recevoir sa bénédiction naïve ou son rejet plein de mépris rageur. Les objets du passé ne contiennent pas de sens clair, ils sont équivoques.

Le poète avance en inventant avec des morceaux trouvés par hasard. Il fait la collecte de ces pièces du passé, puis il bricole dans la grange en assemblant des spécimens issus de sa collection. Un son, une odeur, une couleur relient mystérieusement deux choses ; hop, voilà qu’il les attache ensemble avec une ficelle pour s’en faire un porte-bonheur.

Lire les traces dans les choses, c’est déchiffrer des messages que l’on a soi-même encodés puis oubliés. On a laissé trainer ces bouts de papier dans un coin et maintenant, le dédoublement est nécessaire ; la tâche d’interprétation et de création est devant nous. Les mots de la langue sont des « perles et coraux » ramassés au fond de l’océan de l’esprit humain. Ils contiennent, figées par le temps, des pratiques à réactualiser. Le poète doit donc inventer quelque chose de nouveau à partir des morceaux du passé que le hasard a déposés sur son chemin. La vie disparue, à la fois familière et inconnue, qui le démange jusqu’au désespoir, il doit la chercher en lui-même, dans le grand puits. Cette vie est à réactualiser dans des pratiques. De quelle nature sont-elles ? La proximité avec la vie est un premier critère qui semble les caractériser ; l’intégrité ou la totalité en est un autre.

En ce qui concerne la vie oubliée, le temps a fait son œuvre : le poète constate avec amertume la double disparition des structures mentales et matérielles. Ces dernières sont liées de très près aux pratiques. La somme des pratiques forme la façon dont nous vivons ; les pratiques sont les choses vivantes qui forment le tissu de notre existence. Elles constituent la solution au « problème avec le réel », le poète en est persuadé. Le monde est le résultat imprévisible et mystérieux du mélange de nos actes. Ces derniers définissent notre perception du réel et, en retour, façonnent notre personne. Nous inventons toujours la vie par nos pratiques ; elles forment le lien entre passé et futur. Par un hasard heureux, le poète trouve dans sa recherche des choses recouvertes ou dissimulées. Il va vers l’avant tout en marchant sur des traces, inventant à partir de l’inconnu familier tout juste redécouvert.

Les pratiques qui guident le poète sont proches de la vie et au service de cette dernière. Le poète est attiré par ce qui s’épanouit dans l’acte double de vivre et faire vivre. Il recherche la croissance pleine avant la destruction. Il a compris qu’il fallait redonner leur sens plein et entier aux actions du quotidien ; les tâches « basses », comme les appelle à tort le philosophe, sont au plus proche de la vie et sont remplies de vie, car elles ont cette dernière pour but et fin. En règle générale, le poète doit essayer de se placer dans le cercle fermé de l’existence et d’y vivre lui aussi. Il doit y creuser son trou et y planter son drapeau ; il faut que les pierres acceptent qu’il en fasse partie. Le sens étant depuis toujours caché sous la coquille des processus de la vie quotidienne, le poète doit retourner à la matière même du monde.

Pour trouver la vraie vie cachée dedans les choses, le poète doit aller au plus simple. Partout, il doit raccourcir. Cette simplicité en apparence redécouverte est trompeuse : les processus « élémentaires » sont remplis de nuances internes et de développements cachés. Il s’agit de perfectionner ce fin mécanisme en le raffinant, en retirant tout le superflu qui l’encombre.

Un problème à l’origine de plusieurs pathologies semble être le phénomène suivant : l’allongement des chaînes causales et la multiplication des intermédiaires dans tous les domaines de la vie. L’adjectif « direct » signale une proximité entre le geste et le résultat, entre les gestes singuliers, entre les mouvements isolés. La fluidité est directe : elle ne connaît pas la prolifération douloureuse des détours interminables et des intermédiaires parasites.