Je veux vous parler de cet homme que je vois passer à travers ma fenêtre. Essayez de vous représenter un personnage sans visage qui marche à certaines heures du jour. Imaginez une silhouette quelconque enveloppée dans un manteau de laine : en vérité, cet homme n’est rien de plus qu’une longue paire de jambes.
J’aimerais vous présenter cet homme. Il s’agit d’un fuyard et je souhaite que vous fassiez sa connaissance. Mais pour qu’il en aille ainsi, encore faudrait-il que je parvienne à l’attraper du bout de mes doigts afin de vous le présenter comme il se doit. Voyez-vous, je voudrais l’étendre bien à plat sur la petite table, puis désigner d’un geste sûr chacun de ses membres, en enfonçant d’un ton catégorique : « Voilà, la matière est comme ça, le réel est ainsi ». J’en tirerais un certain plaisir ; après tout, connaître ce qui est, c’est exposer l’idée inhérente à toute matière. En recollant ensemble leur forme et leur fonction, je révèle l’unité propre à toutes les choses.
Il faudrait donc que je saisisse notre homme, fermement, mais sans l’abîmer. Avec ma pince en métal, je devrais l’extraire de son milieu. Il me faudrait le soulever par le haut du crâne, pour que ses pieds se décollent de ce sol terreux et adoré où son pas rebondit sans cesse… Avant d’examiner cet homme, je dois l’attraper, et ce n’est pas tâche aisée. Nous avons en effet affaire à un fuyard, à un homme qui glisse comme le vent.
Je l’aperçois régulièrement ; je le croise dans la rue et à travers les champs. À chaque fois que je pense enfin le saisir par des mots, il glisse encore. Une fois, mille fois, il s’est déjà dérobé à mes paroles. Mes tentatives de le décrire pour le saisir ont toujours échoué. Je peine, c’est difficile ; cet homme se défait sous mon regard, il coule comme un glaçon ; sans cesse il change de forme. De son pas allongé et régulier, il avance avec constance et fermeté. On dirait qu’il est tranquille et qu’il sait bien où il va. Aujourd’hui, je ferai de mon mieux, mais je crains que jamais aucune de mes tentatives n’aboutira. Le portrait de mon ami restera nécessairement flou. Vous-même, vous savez qu’il en est ainsi – que je ne peux pas le saisir, que cela m’est interdit.
Si je regarde par la fenêtre, je vois parfois cette silhouette qui passe : une silhouette pleine de vent et qui sent le dehors. Cet homme ressemble à un geste. C’est un manteau que l’on referme avec vigueur pour le rabattre sur soi. Cet homme est un passant : c’est un homme qui marche. Il est haut sur pattes et je le connais toujours en mouvement. Sa marche n’est pas pressée mais longue et régulière. Sa silhouette est vague et floue, je ne parviens plus à me représenter son visage. Cet homme est insaisissable, indéfinissable. C’est une créature de l’entre-deux.
Je crois qu’il essaie de passer entre les gouttes du réel. La vie le gratte et le démange ; ça lui est inconfortable de rester stationnaire, alors il avance toujours vers l’arbre suivant. Il marche jusqu’au prochain banc, sans halte et sans repos. Moi, je plains un peu cet homme ; mais quelque chose à l’intérieur de mon être semble le comprendre, et même faire un mouvement vers lui.
Le fuyard marche comme un possédé. Il me semble avoir aperçu dans son regard quelque chose comme une vision. Parfois, il m’effraie, parce qu’il est loin de moi. Cet homme me paraît si étranger ; quelque chose dans son pas m’est pourtant étrangement familier. Il me rappelle quelqu’un, il me fait me souvenir de quelque chose que j’ai oublié mais qui est toujours présent là-bas, caché au fond de mon cerveau. Je peine seulement à y accéder.
Où est le fuyard, depuis quoi fuit-il et vers quoi se dirige-t-il ? Quel étoile a-t-il choisi pour guider sa course folle ? Pour le savoir, il faut se mettre dans ses pas, il faut le suivre ; oui, il faut soi-même devenir un fuyard.
Peut-être que tout a commencé ainsi : un jour, notre homme est sorti dehors, et on l’y a oublié. Ça l’a pris comme ça : il est sorti sans rien dire, sans prévenir personne. Ça lui arrive parfois, c’est un besoin, c’est un chagrin qui le traverse comme un trait et qui se plante tout droit dans quelque chose ; une fois que tout a été dit, il se calme. Mais lorsqu’il est retourné ce soir-là devant la maison des Hommes, il a trouvé la porte fermée : l’heure était bien trop tardive. Maintenant, il regarde la vie depuis l’extérieur, et je crois bien qu’il y trouve son compte.
Son manteau m’intrigue : je suis sûr qu’il transporte sur lui des poèmes, je pense même qu’il en a plein les poches. Le fuyard est entouré d’une couche de poésie ; ce sont des poèmes non écrits, seulement vécus. Ils se collent à vous, aux poils de vos bras et à vos cheveux, et ils ne vous lâchent plus, le genre de poème qui vous densifie tout entier. Moi aussi, j’aime les branches toutes noires de l’arbre qui se découpent sur le ciel blanchi. C’est un ciel de neige, et quand je vois mon souffle dans l’air je joue un instant à être un petit garçon.
Je l’ai entendu murmurer quelque chose entre ses dents. « Vous ne m’aurez pas, vous ne m’attraperez pas », répétait-il. « Vous ne m’aurez pas ! Vous avez du mal à me dire, vous ne pouvez pas me catégoriser ; c’est bon signe. » On dirait qu’il rit pour lui-même ; il se moque de moi. Le fuyard sait quelque chose : il sait que rien de ce qui est ne doit rester comme cela l’est. Rien du tout !
Cet homme m’a marqué. A force de le regarder de près et de l’observer de loin, un peu de lui est entré en moi ; maintenant, je porte son empreinte là où je marche, vers où j’avance, là où mes pas me guident. De cet inconnu, je garde certainement en moi la poésie et une envie de fuite ; voilà où veulent me mener mes pensées. Le processus importe plus que le reste. L’activité est toujours première sur son résultat. La transformation de l’être qu’elle opère sur celui qui la pratique est secondaire : elle en est la conséquence.
Le principe d’existence du fuyard est l’entre-deux. Par la mécanique interne profonde de son être, il nous enseigne que le décalage n’est pas seulement source de pathologie. L’entre-deux inconfortable peut également nous indiquer la sortie. Lorsqu’on furète partout, on révèle des pistes et on ouvre des chemins. Le fuyard, parce qu’il poursuit si ardemment cet ailleurs vers lequel il se dirige sans cesse, parce que sans arrêt il avance dans le balancement du temps, nous rappelle que tout ce qui vit est en mouvement permanent. Le jour n’attend personne pour mourir à lui-même puis revenir !
Un jour, le poète a dit : « Tu dois changer ta vie ». Cette petite phrase maudite me perça et fit en moi comme un grand trou. Depuis, plus rien n’est comme avant. Sous l’arbre, je me prends à gémir : « En moi vit un homme, un étranger ». D’un geste sec, je referme mon manteau et je rentre enfin en moi-même.
Petit oiseau gris, pourquoi fuis-tu sans cesse ? Quelqu’un a déchiré ton cœur en tirant dessus comme si c’était un vilain papier cadeau. Maintenant, tu marches car il faut recoller ensemble les morceaux ; après tout, ils appartiennent l’un à l’autre comme les deux parties d’un symbole. En retournant à l’étude des nombreuses dépendances mutuelles et réciproques qui constituent le tissu de l’existence, les Hommes trouveront la réponse à beaucoup de leurs questions.