
Nous l’avons vu précédemment : puisqu’elle repose sur le principe de l’adaptation fonctionnelle, la culture physique est d’abord un moyen employé consciemment pour atteindre certaines fins. Voici quelques unes de ces fins, formulées comme des axiomes.
La culture physique est un outil de transformation de soi-même : c’est un moyen dont nous disposons pour modifier nos aptitudes physiques de manière plus ou moins calculée. Le but de moyen et long terme est d’améliorer ou de maintenir sa condition, c’est-à-dire d’induire certains changements dans l’organisme en le soumettant à des processus donnés.
À court terme, puisque cet effet est immédiat, la culture physique est un outil pour structurer le temps qui passe, depuis les jours isolés jusqu’à l’accumulation de décennies. Donner une structure au temps qui passe est un effet désirable de toutes les pratiques.
La maîtrise d’une discipline se manifeste par l’obéissance lucide et consentie à une force intérieure, non comme la conformité servile à une règle extérieure. Il est bon de rappeler le double sens du mot « discipline » : c’est non seulement une structure de soi invisible, mais également un art, c’est-à-dire une pratique que l’on maîtrise (on parle de « disciplines sportives », comme le lancer de javelot). Toute solidité mentale invisible que l’on a bâti dans un domaine est transposable dans une certaine mesure à d’autres domaines de la vie.
La culture physique est un outil de découverte de soi-même. Bien utilisée, elle peut être un moyen de développer la connaissance de soi : un instrument au service de l’« exploration intérieure ». Cette connaissance de soi-même est d’abord une connaissance physique : il s’agit de la connaissance de son propre corps via la capacité de « contrôle musculaire » (« muscle control », Otto Arco). Lorsqu’on est capable de contracter uniquement ses triceps, c’est-à-dire d’envoyer une tension depuis son cerveau jusqu’à ce muscle précis, ou lorsqu’on peut localiser et activer les muscles de ses hanches pour marcher de manière dynamique, on dispose d’une forme particulière de savoir, qui est à la fois universelle et idiosyncratique. Cette connaissance intérieure est de l’ordre de la sensation : à s’entraîner chaque jour, on y gagne la compréhension muette, donc non-verbale, depuis l’intérieur de son propre corps.
Ensuite, la culture physique est un outil de découverte psychologique de soi. On est tenté d’aller voir derrière la limite perçue : « et si j’allais encore un peu plus loin ? ». « Comment vais-je réagir lorsque je me trouverai à ce point difficile, où j’ai l’impression de souffrir physiquement et où cette douleur physique fait émerger des pensées désagréables ? ».
L’exploration est également extérieure : par l’intermédiaire de la culture physique, on observe le pays, on découvre le paysage. C’est à pied ou en courant qu’on fait réellement connaissance avec un territoire, puisque notre corps se déplace sur un autre corps : sur le paysage, c’est-à-dire le corps du pays1. De la même manière qu’un chemin en courbe dans la forêt ouvre soudainement sur la vallée un point de vue nouveau et nous enrichit d’une perspective différente, la culture physique nous apporte des pensées nouvelles : des « moissons d’idées », des récoltes de pensées.
Dans les affaires humaines dominent l’imprévu et l’incalculable : on ne peut pas savoir comment va exactement se dérouler une sortie de course à pied ou une séance de natation. Cela dépend de la météo, du paysage, de nos pensées… L’exercice physique apparaît ainsi comme une « enquête » ou une « expérience » : une chose ouverte, inconnue et à l’issue imprévisible, extrêmement dépendante du contexte dans lequel elle a lieu.
Nous sortons ainsi du domaine clairement circonscrit par les articles précédents, à savoir la « culture physique » définie comme pratique intentionnelle visant à produire des changements précis dans l’organisme. La pratique devient un objet d’étude intéressant en lui-même, et pas seulement parce qu’il est un moyen vers une fin (l’adaptation fonctionnelle ou la transformation physique). Nous traiterons dans l’article suivant de cette beauté inhérente à toute forme d’activité physique.
1 Voir l’article « Notes sur la marche ».