Quelques distinctions conceptuelles

Sport, activité physique, culture physique

Le sport diffère de la simple activité physique, et cette première distinction conceptuelle est importante. L’intention qui prévaut à l’action et donne un stimulus dans le réel en détermine les modalités ; les effets des deux types d’activité sur la fréquence cérébrale ne sont pas les mêmes.

Comparons deux activités ayant lieu dans le même cadre et utilisant le même matériel minimal : la marche à pied pour se rendre au village d’une part, la course à pied jusqu’en haut de la colline de l’autre. Dans le premier cas, marcher est un moyen au service d’une fin annexe. Le corps est utilisé comme moyen de locomotion : je le transporte jusqu’au magasin et je rapporte mes courses du village jusqu’à chez moi. Dans le second cas, courir n’est pas un moyen au service d’une autre fin. Le but d’un jogging est de « se dépenser », donc d’évacuer de l’énergie physique et psychique.

Les modalités du sport diffèrent de celles de l’activité physique. L’effort physique du sport est déclenché « artificiellement ». Puisqu’on se fatigue « sans raison », « pour rien », il est nécessaire de ritualiser cette pratique aux apparences extérieures absurdes. Le sport s’organise donc consciemment, il prend place dans un contexte « artificiel » prévu à des fins spécifiques ; le bassin de piscine ou le stade d’athlétisme sont des lieux troublants et ressemblent à de drôles de cages si on s’y attarde trop longtemps.

L’état de conscience déclenché par l’activité n’est pas le même selon qu’il s’agit de sport ou de simple activité physique. La marche, pratique physique « hygiéniste » par excellence, place le cerveau dans une fréquence encore rationnelle, où domine l’hémisphère gauche, alors que le sport place le cerveau dans une fréquence différente et moins verbale. Comme nous le verrons plus tard, le sport nous fait quitter le domaine de la parole pour entrer dans le champ de la sensation.

Le sport peut être considéré comme un « passe-temps » à la dimension divertissante évidente (pensons aux combats de boxe). La culture physique se trouve à mi-chemin entre le sport et l’activité physique. En tant qu’outil vers certaines fins, elle est guidée par une intention « utilitariste ». En tant que pratique, elle possède néanmoins une beauté inhérente que son statut de moyen ne peut pas éclipser entièrement1.

L’adaptation fonctionnelle, notion-clé à la base de la culture physique

La notion d’adaptation fonctionnelle est l’idée à la base de toute forme d’entraînement. Ce principe est la raison même pour laquelle nous nous entraînons. En effet, comme nous l’avons défini dans un précédent article2, une pratique est une activité intentionnelle ayant pour but de produire certains effets sur l’organisme soumis à l’activité. L’objectif d’une pratique est de transformer l’organisme, de le modeler dans un certain sens : toute pratique est donc une « ascèse ».

Il faut d’ailleurs remarquer que le principe de l’adaptation fonctionnelle est valable dans la vie entière et n’est nullement confiné à la sphère artificielle de la culture physique. Toutes nos actions, pas uniquement nos pratiques intentionnelles, nous forment et nous modèlent ; nous sommes le résultat de la somme de nos actes tels qu’ils prennent forme dans la matière du monde. La culture physique est un moyen vers une fin : le renforcement de l’organisme pour le rendre plus solide.

La « solidité », le but de la culture physique

La « solidité » est le but de toute forme de culture physique. « Devenir solide » est notre objectif ; ce terme décrit l’adaptation fonctionnelle que cherchons à produire dans l’organisme.

La solidité diffère de la rigidité. Utilisons l’image de la colonne vertébrale : une colonne vertébrale saine est stable, parce qu’elle est à la fois forte et souple. Elle peut bouger, se plier légèrement, sans jamais se rompre. Comme les branches d’un arbre sont attachées au tronc, les membres et les mouvements ont pour point de départ et point de référence la colonne vertébrale. Une colonne vertébrale solide est aussi importante que le mat d’un bateau.

Toute pratique physique a pour but de renforcer notre colonne vertébrale. Cette expression se comprend dans un sens concret d’une part, et dans un sens métaphorique de l’autre. Lors de nos entraînements, nous devons essayer de conserver une colonne vertébrale stable : il s’agit d’exécuter différents mouvements plus ou moins complexes, qui mettent en jeu plus ou moins de groupes musculaires, tout en maintenant la structure de notre colonne vertébrale.

Ensuite, toute pratique a pour effet psychologique désirable le développement de l’intériorité et le renforcement sain de l’estime de soi. Avoir une colonne vertébrale forte, c’est savoir qu’on peut, selon certaines limites, se tordre et se plier, sans se briser. La solidité que nous recherchons à travers l’exercice est donc double : la solidité physique, partiellement visible, a pour pendant la solidité psychologique invisible.

L’entraînement construit une « discipline », parce que c’est une habitude devenue « habitus », c’est-à-dire intériorisée et transformée par le sujet qui pratique. La discipline bien comprise correspond à l’amour de soi et prend des formes différentes (parfois surprenantes) selon le contexte : il s’agit parfois de continuer alors qu’on n’en a « plus envie », et parfois au contraire de savoir être raisonnable et de s’arrêter avant l’épuisement.


1 Voir l’article « La beauté inhérente de la culture physique ».

2 Voir l’article « Qu’est-ce que la culture physique ? ».