L’écriture et la vie : à propos d’un malentendu

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La phrase perçante n’est jamais qu’un témoin innocent

Parmi les mots qui marquent, il y a ceux dont la sonorité particulière s’enfonce dans notre boite crânienne. Ces mots remplis de rythme viennent de la mère et forment la matière première préférée des poètes. Les formulations courtes proches de l’aphorisme ou du slogan publicitaire, quant à elles, sont marquantes par leur concision. Elles vont droit au but comme le mouvement d’une flèche vers sa cible et s’impriment vivement dans notre cerveau. Elles exigent donc un examen attentif, car plus une formule est séduisante, plus il faut s’en méfier et prendre le temps de l’examiner.

De nombreuses expressions reliant ainsi deux mots nous viennent immédiatement en tête. Les liens entre les termes peuvent être de différente nature ; le trait tiré dans l’espace entre X et Y associe les deux termes selon différentes modalités. « L’écriture ou la vie » : cette formule a retenu mon attention et est le sujet de cet article1. « La formule est séduisante » – oui, elle l’est, comme la plupart des mensonges, parce qu’elle nous présente les termes comme opposés dans une alternative sans compromis. C’est l’un ou l’autre, c’est évident ; après tout, « zwei mal zwei ist niemals drei ».

Cette phrase, notre point de départ, met en opposition deux termes. La liaison créée entre X et Y, entre l’écriture et la vie, se base sur leur supposée incompatibilité – une différence de nature que la phrase-choc compte rendre manifeste. Comment oser imaginer que X et Y puissent se tolérer ? L’énoncé de leur incompatibilité prétend révéler leur différence de nature évidente. La phrase perçante ne serait en quelque sorte qu’un témoin innocent : elle se contente de souligner un déjà-là, de relever un fait, de montrer du doigt. « Ça crève les yeux » : elle énonce simplement cette chose que l’on pressent, que l’on connaît d’avance, elle relève une vérité qui nous attend avec patience. La juxtaposition des deux termes dans une formule concise révèle au grand jour leur conflit apparemment insoluble. La phrase qui les lie n’est que l’affirmation de leur exclusivité réciproque naturelle. Évidemment, la réalité bouchée que pose cet énoncé a pour unique objectif l’inhibition de l’action – « c’est comme ça et pas autrement ». La séparation artificielle des deux termes exclut par avance toute possibilité de rapprochement autre que sur le mode agonistique. L’hypothèse d’une réconciliation est inenvisageable ; la dialectique hégélienne a été amputée de sa troisième étape. La formule-choc construit donc activement cette incompatibilité factice. Tout en la présentant comme naturelle et allant de soi, elle en est à l’origine.

James Joyce et Christa Wolf

Dans le documentaire Zeitschleifen (1990-91), Christa Wolf et Daniela Dahn abordent la question de la séparation entre l’écriture et la vie. L’écriture est ici à comprendre comme un exemple de forme d’art. Plusieurs écrivains ont établi une division entre ces deux sphères supposément hermétiques l’une à l’autre. Cette division est instaurée, consciemment ou non, de façon normative. La séparation entre l’art et la vie se présente comme une chose nécessaire ; ce déjà-là est un fait inéluctable auquel on ne peut pas échapper. En réalité, comme nous l’avons vu en introduction, cette division émerge des mots mêmes qui la posent.

Chargée d’interroger l’écrivaine, Daniela Dahn évoque donc l’alternative de James Joyce entre aimer et écrire, « lieben oder schreiben ». Une alternative implique de choisir l’un au détriment de l’autre : « eins geht auf Kosten des andern ». La réponse de Wolf est d’abord ironique : « cela me semble être une affirmation typiquement masculine ». La citation de Joyce lui paraît excessivement absolue ; en ce qu’elle place l’écriture au dessus de la vie elle-même, elle rappelle le pacte faustien. Selon Wolf, cette posture du « génie » qui choisit de renoncer à l’amour pour pouvoir écrire est très présente dans l’art moderne2.

Elle-même aborde l’écriture d’une façon très différente. D’après Wolf, la supposée incompatibilité entre l’amour et l’écriture ou entre l’art et la vie est artificielle. L’opposition agonistique entre les termes n’est pas inévitable. Elle n’est pas déjà-là comme la formule concise voudrait nous le faire penser. La séparation, le découpage, la déchirure apparente sont posés dans le réel par les mots de celui qui parle. Il n’est aucunement nécessaire de penser l’écriture ou la création en général comme appartenant à une sphère découpée de la vie voire opposée à celle-ci.

Christa Wolf a pris une toute autre décision et a choisi d’aborder différemment l’écriture. Pour elle, l’écriture a toujours été indissociable de la vie3. Les liens entre l’écriture et la vie sont multiples. D’un côté, son destin individuel a formé la matière première pour son écriture. Il est évident que sa propre vie a formé la matière première de ses textes. Tous les écrits de Christa Wolf mélangent, à des degrés divers4, un arrière-plan autobiographique avec de la fiction5.

De l’autre côté, sa pratique d’écriture est très proche de la vie en général, c’est-à-dire du processus du temps qui passe. Le processus d’écriture s’appuie sur le temps qui passe, donc sur la vie elle-même. Wolf s’adosse à la « routine », aux jours qui se suivent, pour avancer progressivement, en écrivant régulièrement et inlassablement. L’écriture comme pratique est ainsi incluse de manière « organique » dans la vie quotidienne. Cette vie quotidienne, parfois dédaignée par les « intellectuels » (surtout masculins) comme le domaine de la corvée, du corps, de la nécessité qui nous entrave, nourrit au contraire l’écriture de Christa Wolf. Cela fut particulièrement le cas lorsqu’elle vivait à la campagne, dans la région du Mecklenbourg6.

La collection de ces petits textes intitulés « Un jour dans l’année » (Ein Tag im Jahr), qui vont bien au-delà du simple protocole, ainsi que les notes de journal (« tagebuchähnliche Notizen ») de la période tardive (1989), rendent également manifeste le lien fort entre l’écriture et la vie dans la pratique de Christa Wolf. « Ich setzte mich an mein Maschinchen und schrieb »… Inclue dans le quotidien, l’écriture est réconciliée avec la vie. J’avance qu’il s’agit de la façon d’écrire la plus saine et la moins tourmentée qu’il existe ; le paradigme faustien de la pseudo-incompatibilité et la figure du poète maudit conduisent irrémédiablement à l’abîme. Comme nous allons le voir, cette manière d’écrire est également celle qui produit les plus beaux textes.

L’écriture proche de la vie : Aldo Leopold

Derrière d’évidentes différences de genre, de sujet, de forme et de style, les textes qui me plaisent présentent un point commun : c’est une écriture proche de la vie elle-même. A Sand County Almanach d’Aldo Leopold en est un bon exemple. Y sont décrits, dans une langue très poétique, des processus simples de la vie quotidienne. L’auteur révèle ainsi toute la sacralité des « banalités » de la nature. Il rend manifeste l’absolu du quotidien que la modernité fait tout pour expulser de nos vies. Puisque ce texte s’appuie sur la vie elle-même, c’est-à-dire sur ce qui est éternel et plus grand que tout le reste, y compris ce qui est construit par les Hommes, il en émane une stabilité, une solidité et un calme tranquille. Il semble donc que pour écrire de manière apaisée (le processus) et pour produire de bons textes (le résultat), il faille cesser d’opposer l’art et la vie. L’écriture doit être mise au service de la vie ; il faut écrire pour, avec et dans la vie. L’examen exact de ces termes va nous permettre de résoudre le malentendu de l’incompatibilité entre l’art et la vie.

A Sand County Almanach est un texte écrit avec la vie, puisqu’il suit la succession des saisons. L’écriture change comme les couleurs du paysage, de même que la journée varie selon ce qui est à faire aux champs. Une telle écriture est fluide et non artificielle. Puisqu’elle a pour but de mettre en mots cette poésie vivante que constitue l’existence lorsqu’elle est vécue en paix, alors la matière de cette écriture est la vie elle-même. Les mots de celui qui cherche l’harmonie sont toujours au service de la vie ; un texte écrit avec le temps qui passe est nécessairement au service de la vie.

A Sand County Almanach, écrit au fil du temps qui passe, suit les saisons. Pour Christa Wolf, nous l’avons vu, la pratique de l’écriture est un rituel quotidien ; ce pilier stable ne disparaît pas, alors même que le paysage alentour évolue. Une pratique ritualisée est une récurrence porteuse de sens et donneuse de signification. Le résultat (le texte) dépend d’un processus (l’écriture) qui s’appuie fermement sur la vie elle-même. Dans le cas d’Aldo Leopold, le sujet du texte est la vie elle-même, c’est-à-dire le temps qui s’écoule et l’observation des changements qui résultent de ce flux continuel. L’écriture des jours qui se succèdent forme un tas et la somme des mots écrits devient le corps du texte. Du point de vue du style, il est logique qu’une telle écriture soit souple et vivante, qu’elle respire et s’étende librement.

Une écriture phénoménologique

Ces pratiques d’écriture sont « proches de la vie » de différentes façons. Le processus d’écriture s’appuie sur la vie elle-même pour venir au monde. Ayant pour finalité la révélation du sacré inhérent à l’existence, l’écriture demeure à son service. Nous pouvons qualifier cette écriture d’« écriture phénoménologique » : elle est honnête et collée à la matière.

L’écriture phénoménologique, qui résout l’opposition trompeuse entre l’art et la vie, constitue la seule façon durable d’écrire. Il n’y a pas d’autre choix que d’écrire depuis la vie, à l’intérieur d’elle. L’individu qui forme un texte est un être incarné : sans vie, pas d’écriture. La fausse alternative suggère la possibilité de choisir l’un des deux termes et d’éliminer l’autre. Puisque sans vie, il n’y a pas d’écriture, nous n’avons pas d’autre choix que de vivre. La question n’est pas « vivre ou écrire », mais plutôt « comment vivre en écrivant ? ».

Le point de vue phénoménologique accorde à la subjectivité de l’expérience la place qui lui revient dans l’activité de mise en place du monde que constitue l’écriture. Par les mots, nous faisons émerger le réel en lui donnant un sens. La parole produit la consistance de la réalité. Par conséquent, je ne connais le réel que tel que j’en fais l’expérience ; je suis en quelque sorte coincé dans ma propre vie vécue. La perspective d’autrui ne me sera jamais entièrement accessible. Chacun est pris dans sa propre subjectivité, englué dans son réel. L’écriture et la lecture permettent un miracle : la perspective d’autrui me devient, sinon accessible, du moins intelligible. Si la littérature a une tâche « politique », c’est bien d’aider à la compréhension entre les Hommes en permettant de temporairement quitter sa propre cellule pour visiter celle d’un autre. Si le poète veut être « utile », il doit décrire avec précision comment sont les murs de sa prison.

Pour écrire « de manière phénoménologique », il faut donc nécessairement écrire depuis l’intérieur de son propre langage. Nous allons le voir, le sujet individuel qui écrit n’est pas au centre du texte ; il doit s’effacer derrière la vie qu’il fait parler, derrière le réel auquel il donne un sens. Néanmoins, le texte est bien un produit du sujet. L’écriture phénoménologique est évidemment une émanation, une production du corps. Une telle manière d’écrire nous parle des choses mêmes, depuis les choses mêmes. Le locuteur, un organisme vivant, est cet être humain qui nomme les choses du réel. Il s’appuie sur la matière en permanente transformation ; son écriture en mouvement n’est pas pesante, parce qu’elle dépend de ces choses de la vie qui sont en constante évolution.

Une écriture « vivante » est indolore (dans la mesure où écrire peut être indolore), car elle réconcilie celui qui écrit avec l’existence et le temps qui passe. Cette pratique d’écriture est au service de la vie ; le sujet qui nomme s’efface et disparaît derrière ce qu’il désigne. Cette manière d’écrire produit les textes les plus naturels et authentiques, parce qu’elle s’appuie sur la vie. Si elle s’y accoude, c’est pour en définitive la servir. Voilà l’horizon, voilà la cible où fixer le regard. On n’« invente » jamais rien quand on écrit : tout est « vrai », tout est « réel », car tout part de la vie et tout revient vers elle.

Conclusion

Nous nous sommes débarrassés des découpages intuitifs trompeurs (l’art et la vie, la pensée et l’action). Nous avons jeté par dessus bord les oppositions binaires. Les expressions « l’écriture et la vie », « vivre en écrivant », « vivre pour écrire » font désormais triplement sens. D’abord, une « écriture phénoménologique » fait nécessairement partie de la vie. Elle est intégrée de manière harmonieuse dans la vie, puisque c’est une pratique quotidienne qui s’appuie pour exister sur le temps qui passe. Ensuite, cette écriture qui donne sens au réel part de la matière : une image mentale, une peinture, un enchaînement d’évènements vécus… Enfin, l’écriture du flux de la vie n’a d’autre but que de souligner ce flux et, ainsi, de le faire exister une seconde fois et en quelque sorte « pour l’éternité ». L’écriture est « thérapeutique » au sens où elle aide les individus qui écrivent et qui lisent à vivre ; sa tâche est aussi de leur faire voir à tous deux la vérité. Lorsqu’elle montre où est le « sens », c’est-à-dire le sacré, l’écriture révèle quelque chose que nous savions déjà et fait apparaître sous nos yeux la direction à prendre pour servir la vie.


1 « Vivre ou mentir » serait un autre exemple de formule-choc séduisante. Pour sortir de l’impasse, pour s’échapper du piège, cet énoncé doit devenir « vivre sans mentir » ; nous traiterons éventuellement en détail de cette question dans un futur article.

2 « Diese Absolutheit » ; « das Schreiben [wird] über, vor das Leben gestellt », « ein ‘Genie’ sein », « einen Pakt unterschreiben », « Liebesunfähigkeit in Kauf nehmen », « ein großes Segment der modernen Kunst ».

3 « [Sie hat] eine andere Entscheidung getroffen ». « [das] Schreiben als Entfremdungsprodukt [begreifen] », « sich entspalten » ; doch nicht « auf Kosten des Lebens » schreiben.

4 Le roman Der geteilte Himmel est une œuvre de fiction, alors que les écrits tardifs comme Stadt der Engel se rapprochent de l’autofiction, du journal et d’une écriture postmoderne.

5« [Einen] autobiographischen Hintergrund, vermischt mit Fiktion »

6« Den Alltag vollzuleben war die allerwichtigste Lehre von Mecklenburg » ; « beobachten, wie Pflanzen und Kinder sich entwickeln », « nicht ausgerichtet sein auf einem ‘Ziel’ in der Zukunft », « der günstige Augenblick genießen, […] trauern, […] durchleben » ; «und auch die Alltagsarbeit » !