
Il faut ouvrir les yeux pour voir
Le bonheur émerge de la beauté provoquée. La beauté ne vient pas d’elle-même. Le bonheur est exigeant ; il demande un effort constant et continu. Même dans le cas de la beauté de la nature, que, semble-t-il, l’œil n’a qu’à cueillir, la beauté nécessite une action de notre part. Il faut être attentif. Il faut faire l’effort de voir les choses pour remarquer ce qu’elles contiennent.
Attentif : il faut faire attention. La vie est une affaire terriblement sérieuse. Elle exige de nous d’agir dans l’instant présent, et nulle part ailleurs. L’instant présent est le seul sur lequel nous pouvons agir. D’un côté, c’est une demande exigeante. De l’autre, ce n’est rien du tout, c’est facile et ça va de soi, comme les vagues à la mer qui partent et qui toujours reviennent.
L’immense beauté du quotidien
La beauté salvatrice est celle des petits riens, celle de la poésie du quotidien. On a beau chercher, si on ne trouve pas d’intérêt à ce qu’il y a juste maintenant, sous notre nez, on n’en trouvera nulle part.
Enfermé dans une pièce vide aux murs lisses et blancs, tu es assis sur une chaise d’école à l’assise dure caractéristique. Il n’y a rien à voir, il n’y a rien à faire : il faut attendre. Il n’y a rien d’autre que ton propre corps. Après quelques minutes à regarder dans le vide, tu te redresses et tu te mets à observer tes propres mains très attentivement. Tu utilises ta voix pour faire des sons. Tu bats des mains sur la chaise pour créer différents rythmes, sur le bois du dossier puis sur le métal des pieds. Tu rentres dans ton esprit et tu mets de la tension dans chacun de tes membres individuellement. Tu contractes alternativement ta cuisse gauche, ton mollet droit, tes biceps, tes abdominaux. Alors, toujours rien ?
Un autre jour, assis sur la pelouse d’un parc ordinaire comme on sait si bien en faire en France, tu te penches sur l’herbe et tu la regardes de très près. A condition de bien observer, on peut voir partout la nature, c’est-à-dire le corps de la vie. Voilà la petite beauté salvatrice : toute petite et énorme à la fois, comme la vie elle-même.
Le « quotidien », « l’ordinaire », c’est aussi « l’élémentaire ». On doit se nourrir plusieurs fois par jour, c’est une « obligation » qui fait partie de la « routine », quelque chose d’inévitable, qui nous oblige et nous enchaîne ; c’est une nécessité. Si on change de point de vue, on remarque pourtant qu’une constante aussi régulière est une alliée : c’est un pilier, un élément solide. Tant que le soleil se lèvera et se couchera, tant que passeront les saisons, tant que le métabolisme de mon corps fonctionnera, alors j’aurai faim et je devrai manger pour maintenir ma vie biologique.
C’est une constatation banale : cette nécessité biologique est universelle et découle de notre nature d’animal. Dans le domaine des valeurs, l’« élémentaire » est plus subjectif ; c’est ce qui compte vraiment pour soi, ce qui est vraiment nécessaire pour soi. Pour fabriquer son propre bonheur, il faut parvenir à faire le tri entre ce qui est nécessaire pour soi et ce qui ne l’est pas. Pour cela, il faut se couper du bruit du monde qui trop souvent nous empêche d’entendre notre propre vérité.