La réflexivité est une attitude mentale qui se caractérise par une certaine distance que l’on maintient vis à vis de soi-même. En un sens, cette attitude est l’exercice pratique d’un refus : c’est le rejet d’une adéquation parfaite et simpliste, c’est une remise en question de la superposition de soi à soi comme une décalcomanie trop propre. L’attitude réflexive, un effort toujours recommencé, semble nous prémunir de certains maux : elle constitue pour le sujet la maigre garantie qu’il n’est pas condamné à vivre enfoncé dans sa propre perspective unique, prisonnier de schémas mécaniques. S’abstraire douloureusement de soi, c’est reculer d’un pas et quitter sa subjectivité partielle et limitée pour enfin se rencontrer soi-même, pris comme un Homme-objet au milieu de toutes les autres choses qui constituent, une fois mises ensembles, une situation. Seule cette prise de distance, rendue possible par l’arrachement, permet la connaissance profonde de soi.
Or – et ici commence le paradoxe – celui qui, riche de ce détour effectué, de cette sortie hors de lui-même, se connaît, vivra désormais, c’est une nécessité, au plus proche de lui-même. Il accèdera à ses pensées, à ses émotions, à ses mouvements intérieurs avec une grande facilité, indifférent aux obstacles intermédiaires qui trop souvent encombrent le chemin. Alors qu’il se décolle de son ombre et s’arrache avec violence de la petite fente rectangulaire de ses deux yeux, cet Homme sait que plus tard, il reviendra. Au moment même où, plongé dans la douleur du découpage en cours, il tente comme un enfant d’y résister, il sait qu’il reprendra bientôt sa place au-dedans, qu’il franchira à nouveau la porte et qu’il rentrera à l’intérieur, dans l’enclos de son existence. Les vastes étendues que l’on parcourt dans le travail de soi accrochent de la terre à la semelle de nos chaussures. Le temps et la distance font leur ouvrage et déposent au cœur du singulier la connaissance rapprochée de l’universel. Désormais, notre Homme se connaît lui-même : parce qu’il est parti loin, il a pris l’habitude, une fois retourné à l’intérieur, de vivre au plus proche de lui-même.
La personne est toujours prête à se dépasser. Ce mouvement vers l’avant, elle le désire et le fait advenir. Dans cet effort, elle se ménage un interstice, un espace entre passé et futur. La personne « est » au présent lorsqu’elle habite le mouvement continu vers l’avant qui la caractérise. Partir très loin puis revenir très près, le nez collé à la matière des choses ; l’Homme personnel est fermement incarné, car il sait qu’il n’y a pas d’ailleurs. Lorsqu’il retourne à son point de départ initial, il n’est plus le même : il est devenu un Homme de l’intervalle, une créature de l’entre-deux. Il parcourt désormais un chemin discret, ne devant sa permanence qu’aux pas de ceux qui l’empruntent aujourd’hui et l’ont emprunté avant lui.