L’horizon, c’est-à-dire la fin, du développement de la personne singulière, est un état de détachement qui émerge de dépassements successifs. La nature processuelle d’un tel état nécessite du sujet incarné qu’il en soit à la fois l’origine et le point d’aboutissement. La personne est un horizon toujours en devenir : elle se déploie dans l’expérience vécue du désir, orientée vers ce qui se laisse entrevoir, dans le mouvement de son propre accomplissement1. La personne est cet assemblage très complexe d’éléments disparates dans lequel chacun perd sa forme propre et devient indiscernable lorsqu’il intègre la totalité de l’ensemble : on a beau s’approcher le plus possible et coller son nez à la matière, on ne distingue pas un fil dans la trame du grand tissu. L’unité de la personne est le fruit d’une harmonisation mystérieuse, reconduite à chaque instant.
Or, cette unité du bloc solide, résultat apparemment homogène de l’intégration de différentes pièces, s’est constituée dans la friction. Ma personne actuelle est faite du cumul des arrachements du soi à lui-même ; ce sont eux qui toujours m’ont fait bondir vers l’avant. Ma personne singulière telle qu’elle se présente aujourd’hui est le résultat d’un mouvement dynamique incessant. Ce développement est autre chose qu’une simple succession d’étapes, puisque chacune s’appuie sur la précédente pour la dissoudre. Dans ce mouvement de dépassement, rempli de tension, qui ne connaît et ne sert d’autre but que l’évolution de la forme, la conscience avance vers elle-même. Se nourrissant de restes, elle se construit sur des débris. Chaque phase de vie est temporaire, chaque fixation sur place bientôt s’écroule, je le sais intimement : dressé bien droit dans la plénitude de moi-même (l’ombre est collée à l’intérieur du pochoir), je sens déjà venir et s’approcher cette même personne, à la fois similaire et différente, qui me remplacera.
L’évolution dialectique de la personne est un avancement qui se fait par poussées successives : chaque changement apporte une profonde transformation qui remodèle radicalement ce qui était déjà là, sans pour autant en bouleverser la structure fondamentale. C’est ainsi que quelque chose comme une personne qui se colle et s’attache à mon nom émerge lentement du mouvement des choses vivantes. Elle s’appuie sur ce qui est derrière, mais elle en a déjà oublié les formes et la couleur. Son présent personnel et singulier n’est rien d’autre que la tentative d’actualisation d’un futur, toujours déjà présent à la conscience sous la forme d’un horizon. L’état de détachement qui résulte de cet étrange mélange de contraires – ce qui est présent et ce qui est absent, ce qui est mien et ce qui ne l’est pas, ce qui se meut et ce qui est arrêté –, nous l’avons posé comme un horizon au loin. Sans cesse il recule, il se déplace vers l’arrière : il est voué à être toujours dépassé. L’effort pour l’atteindre, l’élan vers cet horizon est ce qui caractérise le plus profondément la personne. La vérité du sujet est identique à cet effort dans lequel il s’élance en espérant s’atteindre lui-même. Je suis tout entier précisément au moment où mon pied quitte le sol pour se poser un peu plus loin.
Où localiser la personne ? Peut-on la placer dans l’espace d’une manière qui rende justice à cette temporalité particulière qui lui est propre ? Dans quelles circonstances peut-on espérer faire sa connaissance ? C’est dans son mouvement même qu’il faut essayer de l’attraper. La rencontre avec soi-même et la rencontre d’autrui obéissent à deux modes de connaissance distincts l’un de l’autre. La première, vécue selon le mode de la révélation, se caractérise par une transparence immédiate et absolue. La seconde est, en comparaison, bien plus obscure2.