Miettes philosophiques (6) : les paradoxes de l’ego

Ego, identité, image de soi

Nous avons évoqué, dans un article précédent[1], les déséquilibres dont l’ego est touché dans la société contemporaine. Là où certains individus, trop sûrs de l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, sont écrasés par leur ego hypertrophié, d’autres semblent ne pas se respecter suffisamment : obéissant à un mystérieux sens du devoir, ils se font systématiquement passer en dernier et se sacrifient pour autrui.

Au sens large, l’ego est le jugement qu’une personne a d’elle-même. L’image de soi comporte plusieurs niveaux : elle est consciente (par exemple, les termes qu’utilise le sujet pour décrire son caractère) et inconsciente (les jugements souterrains et non verbalisés liés aux expériences passées du sujet). Une idée de valeur fait partie de la notion d’ego : de l’ego découle l’estime que l’individu se porte. L’estime de soi est fortement liée à l’image que l’individu a de lui-même, c’est-à-dire à son « identité ».

L’ego rend manifeste le rapport de l’individu à lui-même. Si l’identité de la personne est certes construite dans l’intimité du soi, son contenu conscient et inconscient se base sur et découle des interactions de l’individu avec son « milieu » ou « environnement ». L’image de soi se construit dans l’interaction (ou l’absence d’interaction) entre un individu et son milieu : elle est le résultat toujours changeant et sans cesse renégocié d’un processus dynamique et ininterrompu.

Un développement « sain » de l’ego

Un ego « sain » se caractérise d’une part par la justesse de jugement, d’autre part par la modération et l’équilibre. Nous ne traiterons ici que du premier aspect. L’individu doit s’efforcer de juger de la qualité de ses actes ; pour cela, il doit être capable de ressentir en lui-même le bien et le mal. Il doit chercher à réduire le plus possible le décalage entre ces deux « soi » : l’image mentale qu’il a de lui-même, et le soi tel qu’il résulte de ses actes dans la matière du monde.

Une personne « saine » se développe dans l’action et la pratique ; elle est le résultat imprévisible de la somme des actes du sujet dans le monde. Agir dans le monde, cela peut être agir de concert avec autrui, ou bien interagir avec la matière en modelant, en mettant en forme cette dernière. Peu importe qu’il s’agisse d’un travail solitaire ou d’une activité partagée avec autrui, l’élément important semble ici être le contact avec le monde. Lorsqu’on agit, le monde déteint sur le soi, le transformant ainsi dans son essence d’une manière à la fois subtile et profonde.

Examinons les modalités paradoxales du développement de l’ego. Pour que se développe une personne « solide », caractérisée par un sentiment de soi juste et durable – sentiment qui constitue une barrière à la folie, c’est-à-dire la dissolution du soi et du monde –, il faut paradoxalement que le soi disparaisse dans l’action. Un soi substantiel émerge à la fin du processus, lorsque celui-ci a été « fermé », clos, achevé. Le processus est une activité que le sujet « effectue » ou, plus justement, dans laquelle il se plonge. Dans l’activité, le soi se quitte nécessairement momentanément pour disparaître dans le geste, dans l’action, dans la tâche. Il faut avoir confiance : à la fin émerge quelque chose comme un soi. Cette personne, à la fois nouvelle et familière, nous surprend et toujours nous surprendra. « Marcher plus vite que mes pas », impossible. On ne peut pas être en avance sur soi-même lorsqu’on accepte l’inconnu du réel et son ouverture radicale.

La question « qui suis-je ? », ou plutôt « que suis-je ? », est la question de l’identité. La réponse qui lui correspond est d’une simplicité désarmante : « je suis ce que je fais, au moment où je le fais, aussi longtemps que je le fais ». Le soi se définit par le processus, l’être de la personne est façonné par l’activité : ce que l’on fait, dans quel contexte, avec quels instruments. L’identité est donc caractérisée par l’impermanence, puisque l’identification à l’activité dure « aussi longtemps que ».

Toute pratique modèle et forme la personne. Le sujet se développe en s’oubliant dans son action. Ainsi plongé dans le processus, le soi sort de lui-même. Après s’être dédoublé, on saute au-dessus de soi et on se dépasse, car on ne se trouve qu’en s’éloignant de soi-même : le résultat reste une surprise imprévisible.

Devenir « quelque chose »

Il y a une différence de nature entre la pensée et le réel. Ce qui est « vrai », c’est ce qui se manifeste dans la matière du monde. La matière du monde est le résultat de nos actions dans le réel, pas de nos pensées et considérations théoriques. Alors, rien n’est « bon » tant que cela n’a pas été réalisé. Imaginer, échafauder des plans, rêver : ces activités sont du domaine de l’immatériel, de l’esprit et de la pensée, et obéissent par conséquent à des lois, à des logiques et à des rythmes différents des mécanismes par lesquels naissent et meurent les choses du réel.

Si l’on veut rencontrer la vérité, il faut d’abord en connaître la nature. Quelle est cette chose que l’on recherche et que l’on appelle ainsi ? La vérité est un sentiment subjectif que l’on ressent ; c’est une certitude qui disparaît après qu’on en a fait l’expérience. Pour faire l’expérience de ce sentiment, il n’y pas d’autre solution que de se plonger dans la matière du réel. Lorsqu’on agit dans la matière du réel, les choses du monde bougent et les sujets agissants bougent avec. Nous sommes à la fois sujets et objets de notre action dans le réel. Nous agissons sur des choses extérieures, et nous sommes en retour transformés par la « réponse » de ces choses, c’est-à-dire par les « conséquences » de notre action dans le monde. Si l’on n’accepte pas l’inconnu et l’imprévisible qui règnent sur les objets de la matière, fait-on réellement partie du monde ? « Vit-on » à proprement parler ?


[1] Voir l’article « Miettes philosophiques (5) »