Miettes philosophiques (5). Sur la personne, ou : un problème d’ego

Observation empirique

On peut observer dans le monde contemporain de nombreux déséquilibres d’ego. En guise d’introduction, dressons le portrait hyperbolique de deux extrêmes.

D’un côté se trouve le mégalomane. Cet individu a l’ego injustement hypertrophié. « Injustement » signifie de manière non-justifiée, c’est-à-dire non-proportionnelle à ses actions dans le monde. Cette attitude se manifeste par une abondance de paroles louangeuses sur sa propre personne ; l’individu semble convaincu de sa supériorité ontologique sur les autres.

A l’autre extrême se situe un Homme écrasé dont la situation se caractérise par une absence totale d’ego. Cette attitude prend parfois la forme d’un dévouement altruiste, parfois celle de la soumission résignée ; tantôt elle ressemble à de la fausse modestie, tantôt elle se manifeste par un asservissement terrible et tragique. A l’inverse du mégalomane, cette personne parle trop peu proportionnellement à la somme de ses actions dans le réel. Elle n’a pas le verbe ni la louange facile.

Décalages

Certes, les décalages ne sont pas nécessairement des sources de pathologie. L’altérité est ce qui n’est pas familier, ce qui m’est encore étranger ; autrui, cet autre singulier différent de moi-même, représente alors le décalage absolu. Pourtant, ce décalage est souvent fécond, puisqu’il me force à poser un regard extérieur sur moi-même. L’autre me remet en question, car il est en dehors de moi.

Néanmoins, il me semble que dans le contexte précis du rapport du sujet à lui-même, le décalage soit un phénomène structurellement pathologique. D’abord, un trop grand écart entre (1) la représentation intérieure que le sujet a de sa propre personne et (2) ses actions dans le réel est une source de souffrance que l’on appelle parfois « dissonance cognitive ». Ce phénomène s’accompagne souvent d’une discordance entre (1) la personne et (2) son environnement ou « milieu ». Ensuite, le décalage entre (1) le soi tel que la conscience du sujet le perçoit et (2) sa représentation dans la matière du monde réel occasionne un décalage supplémentaire. Cette trop grande distance entre (1) la personne telle que le soi la définit « de l’intérieur » et (2) la personne telle qu’elle est perçue (et reflétée) par les autres use et fatigue le sujet.

Ces trois décalages (représentations et actions, théorie et réel, soi et autrui) sont pour le sujet des sources potentielles de pathologies.

Le spectacle social

Parfois jours, dans certaines circonstances particulières, on ne se sent pas à l’aise dans le réel. On est dans sa vie comme dans un pantalon trop grand. Le rythme du jour semble saccadé. Il n’y a pas d’adhérence fondamentale entre le soi et l’existence, c’est-à-dire que le sujet a perdu l’accès à ses actions et à leur contexte.

On peut fréquemment ressentir un malaise lorsqu’on refuse de jouer le jeu de la représentation de soi. Celui qui ne porte pas de masque n’a en quelque sorte « pas d’ego » : il refuse de participer au grand spectacle social. « Non merci, je préfèrerais ne pas » : l’ »outsider » est toujours un peu étranger aux choses et, dans son être, il ressemble au fuyard1.

Simplement, l’ »outsider » a compris que la vie n’était faite que de processus. Au lieu de gaspiller son temps, il a choisi de se concentrer sur les pratiques. A travers l’exercice de disciplines, il développe son être d’une manière spécifique et intentionnelle – c’est là le but de tout art, peu importe qu’il s’agisse de broderie, de natation, de peinture ou de guitare.

Les pratiques

Peu importe de quelle pratique spécifique il s’agit, tout apprentissage développe une aptitude particulière : la capacité de s’oublier dans une tâche. Cette plongée dans le processus a pour effet de faire disparaître le soi dans l’action.

Sur ce blog, nous avons traité de deux exemples de pratiques : la pensée2 et le sport3. Les pratiques nécessitent un effort dissociatif de la personne et sont donc à double tranchant. Pour apprendre une technique quelconque, le soi doit sortir de lui-même. Il doit s’abstraire du réel et observer l’ensemble d’en haut, avec distance, comme un spectateur, pour comprendre les instructions qui lui permettront ensuite de faire les bon gestes.

Sujet et objet, action et analyse

En s’observant lui-même de l’extérieur, le soi devient un objet pour la conscience qui l’appréhende. Ce double statut simultané d’objet et de sujet constitue un cul-de-sac évident dans la pratique : pour agir dans le réel, il ne faut pas avoir peur de ses inévitables tâches aveugles. Il faut être en soi-même et pas « en dehors ». Même si, par la pensée, l’on comprend pourquoi on agit ainsi et que l’on trouve cela ridicule, il faut agir dans le réel. L’analyse est trop souvent synonyme de paralysie.

Une piste à suivre pour construire un ego sain semble la suivante : laisser disparaître sa personne derrière son action. Paradoxalement, c’est ainsi que le soi ressortira, à la manière d’un motif brodé sur une simple toile de lin. En s’effaçant, en se taisant, parce qu’elle a disparu derrière le produit de ses actes : ainsi se construit une personne solide.

Conclusion

La solution au problème de l’identité pourrait donc être de ne pas trop s’attacher à une prétendue substance de l’ »identité » du soi. En général, s’attacher excessivement aux choses est à déconseiller : nous devons avoir conscience de ce que nous possédons réellement en propre (c’est-à-dire pas grand chose).

Je suis en dehors de moi-même, hors de cette vie, « à l’extérieur » ; je suis donc, paradoxalement, pleinement dans la vie. Je suis entré dans ce flux éternel qui ne dépend pas de la contingence matérielle des choses qui toujours changent. En définitive, je ne suis donc rien d’autre que le processus. Je suis la force de la vie elle-même, telle qu’elle se manifeste dans les êtres vivants, et peu importe la forme qu’elle prend.

« Das Ich-Problem. Wer bin ich? Ich bin das, was ich tue; wenn und solange ich es tue. Dann werde ich eben ein Anderer… »

Ouverture

Le stratège est capable d’utiliser cette aptitude dissociative comme un outil à son service. Puisque je suis « en dehors », je peux analyser les pièces qui constituent la structure. Je peux prendre conscience de certaines tâches aveugles. Je peux identifier des tendances ; d’abord des activités réccurentes concrètes, ensuite des schémas comportementaux (« behavior patterns »). Je peux donc, dans une certaine mesure, observer « du dessus » mon existence. J’ai la possibilité ne pas vivre « le nez dans le guidon », collé au réel : il semblerait bien que je sois libre… mais qu’est-ce que la liberté ?4.

  1. Voir l’article : «  » ↩︎
  2. Voir l’article « Ce que penser nous apporte »/ »Penser est-il une manie? » ↩︎
  3. Voir les articles sur la culture physique ↩︎
  4. Voir l’article « Miettes philosophiques : liberté et obéissance » ↩︎