Miettes philosophiques (4). Comment le monde tient-il debout ?

Introduction

Pour introduire mon propos, je souhaite d’abord poser un cadre. Par ces premières lignes, je vais délimiter l’espace mental dans lequel nous allons nous mouvoir par la suite.

Il me semble qu’il existe des individus qui cherchent. En eux se remue quelque chose, de manière plus ou moins intense et vive ; en eux le bois travaille. Ces individus prennent l’apparence d’idéalistes, d’insatisfaits, de rêveurs ou de naïfs ; pour ma part, je crois bien que ce sont seulement des poètes1. Les poètes s’intéressent en particulier à l’infini qui est contenu dans les petites choses.

Ces mots-clefs correspondent à quelques uns des sujets auxquels je réfléchis : comment l’individu (le sujet), caractérisé par la conscience de soi, du monde et des autres, parvient-il à « tenir debout » (au sens figuré) ? De quoi sont constitués le rapport à soi et le rapport à autrui ? Comment caractériser la présence au monde proprement humaine ? De quelles façons la présence au monde est-elle influencée par différentes activités (processus) comme la parole ou la pensée ?

La question de cet article, formulée de manière concise, est la suivante : comment le monde devient-il (et reste-t-il) monde aux yeux du sujet agissant ? Plus précisément, par quels types de pratiques les individus parviennent-ils à vivre dans le réel, c’est-à-dire à habiter la matière du monde – à y creuser leur petit trou, quelque part ? Par quel mécanisme l’intégrité de la personne, sa structure, se maintient-elle en place de manière durable, à long terme ? Peut-on même observer ce mécanisme mystérieux qui tient à distance la folie, cette dissolution de la personne résultant d’une trop grande distance vis-à-vis de soi-même, d’une insupportable dissociation ?

Nous porterons une attention particulière à la question de la nature, c’est-à-dire des qualités de ce mécanisme. Nous avons examiné dans un article précédent2 des exemples concrets de dispositifs (le corps, le livre) ou de situations (le dialogue) par lesquels des lieux apparaissent dans le réel et permettaient aux individus de vivre. Pouvons-nous désormais dégager des caractéristiques communes que partagent les éléments par lesquels les individus cimentent leur présence au monde ?

Pourquoi cette question ?

Je me pose ces questions parce que je suis de ceux qui cherchent. En moi pense et remue quelque chose, et je crois que c’est bon signe. Je m’efforce de porter mon attention sur la matière du réel, car souvent j’y découvre de nouveaux éléments. La matière du réel me fait avancer. A force de s’accrocher pleinement dans la matière du monde, c’est-à-dire dans le temps lui-même, notre sensibilité s’affûte. On parviendra peut-être à qualifier correctement la densité de l’existence, à saisir et rapporter les sons de l’expérience vécue. La formulation, c’est la tentative éternelle de saisir par des mots de quel type de tissu la matière de l’existence est-elle faite. Essayer de dire, c’est essayer d’attraper le flux de la vie – sans trop serrer pour ne pas l’étouffer, mais avec suffisamment de poigne pour la montrer à autrui.

J’éprouve de l’intérêt à la fois pour la structure de l’ensemble et pour ses petits « détails » – ainsi nomme l’œil inattentif les multiples pièces qui composent la totalité. Les mécanismes qui maintiennent la structure en la renforçant, en la renouvelant à chaque nouvelle itération, constituent pour moi le plus grand mystère, car ils sont invisibles. La répétition des pas sur le sol fait avancer le marcheur. Le roulement infini des pédales maintient la bicyclette en équilibre. On tient debout parce que l’on avance, parce que notre corps s’ajuste au terrain qu’il rencontre. Cette curiosité honnête et désintéressée me pousse à observer l’existence qui passe. Je porte mon attention sur les processus de la vie, comme elle se passe.

Au delà de la pure curiosité, il existe un intérêt « thérapeutique » dans les tentatives de réponses qu’on cherchera à apporter à cette question. Jamais nul ne pourra prétendre détenir une réponse fixe et substantielle. La vérité que l’on recherche se trouve dans l’effort même d’expliquer, de dénouer une situation, de dérouler une pensée. Expliquons donc l’intérêt « thérapeutique » qu’il peut y avoir dans la question que nous nous posons aujourd’hui, « comment le monde reste-t-il monde aux yeux du sujet ? ».

Ce qu’on nomme « la folie » peut être défini comme le divorce entre le soi (le sujet) et le monde qui lui est extérieur. L’expression « vivre dans son monde » ou « être dans un monde parallèle », utilisée pour désigner quelqu’un qui ne semble plus appartenir à une réalité partagée, exprime le découpage et l’impossibilité d’accès pour le sujet à un monde qualifié de « commun » ou simplement extérieur à lui (« autre »). Le sujet « fou » est enfermé en lui-même et la folie correspond dans ce sens à une « perte du monde ». La folie est en ce sens une forme d’« exclusion » du monde.

L’enjeu de notre question est donc celui de la « folie », de la « pathologie » en général, de la « névrose » de tout ordre. La folie correspond à la perte du monde, soit parce que le réel est vécu par le sujet qui souffre comme un réel morcelé, en miettes. Le réel a perdu son intégrité, la totalité de l’existence a disparu, le temps est brisé ; la continuité a été abolie et le monde disloqué n’a plus de colonne vertébrale. La folie peut aussi s’exprimer comme la perte du monde lorsque l’individu est privé de sa position de sujet, c’est-à-dire qu’on lui retire sa faculté d’agir. Ceci correspond à une perte d’agentivité. L’individu ne peut plus se comporter de manière active lorsqu’il n’a plus aucun contrôle sur son environnement. Il est rendu incapable de modeler activement son environnement, car les boucles de rétroaction qui normalement font évoluer toute structure humaine ont disparu. Maintenu dans une position de passivité, le sujet autrefois souverain est soumis ou asservi. Et alors, l’Homme devient « fou ».

Le mécanisme

Dans l’article précédent, j’ai donné des exemples concrets, en évoquant comment le corps, autrui ou les processus forment la matière du réel. L’objet de cet article constitue plutôt le mécanisme lui-même, le mécanisme du maintien de la structure. Cette question extrêmement complexe ne peut être l’objet que d’enquêtes phénoménologiques singulières et subjectives. Je ne dispose moi-même d’aucune réponse substantielle. L’étoffe de la vie me semble néanmoins bien être le temps qui passe. Le temps peut passer de différentes façons. Une première différence à faire concerne le statut du sujet : il s’agit de la distinction entre actif et passif. Le sujet peut se trouver dans une position de passivité produite par les circonstances. A forte dose, cette situation est bien malheureuse. Lorsque le sujet est dans une situation d’activité, alors le temps vaut la peine d’être vécu ; c’est le signe que l’individu a déclenché un processus. L’état interne du sujet détermine donc partiellement la teneur du réel, la densité de l’expérience vécue. Toutes les activités sont des processus, mais l’inverse n’est pas vrai. Le critère me semble être le statut du sujet par rapport à l’action en cours : s’il est engagé activement dans le flux, alors il s’agit d’une activité – sinon, c’est simplement un processus. Les processus ne requièrent pas nécessairement notre participation active.

Pour le sujet, le monde devient monde par la parole. Je pense qu’il est rare de réussir à dire clairement et précisément ce qu’une chose est. Ce qui compte est plutôt l’acte par lequel on nomme, la tentative de formuler un phénomène avec clarté dans l’espoir d’en saisir l’essence. Ce qui importe est le geste. L’effet thérapeutique, c’est-à-dire transformateur, de la parole se situe dans le processus et non dans le résultat. Nommer les choses, c’est désigner puis tenter d’articuler les noms des choses en chaînes de raisonnement logique : c’est essayer de tracer des traits entre les choses.

Le monde devient monde lorsque le sujet agit sur celui-ci et sur ses objets. Il n’est pas nécessaire de « produire » quelque chose de matériel par son action pour agir dans le réel. Nombre de processus sont de l’ordre de l’invisible et n’ont d’autre objet que l’individu lui-même voire l’action en soi.Le statut d’activité du sujet, qui par son action participe à la définition et au modelage de son environnement, est selon moi une condition nécessaire pour que le monde demeure monde aux yeux de l’individu.

Il est certain que le monde devient monde grâce à autrui, lorsque j’interagis de manière authentique avec un autre individu. Ceci se produit avant tout de manière immédiate, et seulement rarement par l’intermédiaire de dispositifs (un texte écrit par exemple). L’existence est quelque chose de fort mystérieux ; la vie est cette totalité ronde que notre raison ne doit pas s’épuiser à disséquer. Ce dont je suis sûre, c’est que la réponse est à chercher dans les processus.

1 Voir l’article sur le poète.
2 Voir l’article « Miettes philosophiques (3) ».