Ou : comment le monde devient-il monde ?

« Was wir haben, was uns plagt, ist eine neue Krankheit und heisst ‘Heimweh ohne Heimat’. »
Introduction
La recherche d’un lieu est un vain espoir ; une quête aux accents désespérés. D’abord, et c’est un problème de l’époque, les modernes héritent d’un monde dont la matière a tant été modelée qu’il est difficile pour l’Homme de s’y reconnaître. En ce sens, ceux qui naissent aujourd’hui ont été « jetés hors du monde » avant même d’y avoir appartenu.
Deuxièmement et de manière plus fondamentale, le désir si profond d’un lieu, « un lieu quelque part », équivaut à la recherche interdite d’une stase. « Je veux m’asseoir dans ce coin de clairière et n’en plus bouger », soupir un Homme las. La stase finale ressemble à l’immobilité de ceux qui ont quitté le monde des vivants et, ainsi, elle leur est réservée. Ce type de stase n’est pas permis à ceux qui vivent encore et doivent agir dans le présent sur la matière du réel. « Tu dois vivre ; une fois passé de l’autre côté, tu auras bien du temps pour te reposer ». La vie nous oblige. Les vivants, par leur action, ont cependant accès à un autre type de stase. Dans le réel existent de multiples lieux invisibles : il faut trouver ces différents endroits immatériels où il nous est donné d’habiter. Où se situent-ils, et de quelle nature sont-ils ?
Cet article constitue une ébauche de catégorisation. Nous y étudierons de manière empirique différents dispositifs ou situations dans lesquels les individus parviennent à habiter le réel. D’abord, le propre corps est le lieu, premier par son origine et par son importance ; les pratiques physiques rendent cela manifeste. Ensuite, autrui est le lieu ; nous l’observons avec l’exemple du dialogue dans ses multiples formes, mais aussi avec celui de la camaraderie. Enfin et en général, le lieu est à chercher dans les processus : nous étudierons ici le double cas de la lecture et de l’écriture.
Le corps
La matière est tout ce qui est vrai et tout ce qui est réel. Nous avons tendance à l’oublier. Trop souvent, nous nous comportons comme des idéalistes qui pensent pouvoir forcer la matière pour la rendre conforme à l’idée. Les idéalistes – du poète au nihiliste, peu importent leurs singularités – ont cela en commun : ils ne parviennent pas à accepter ce qui est. Ils souhaitent désespérément transformer la matière du monde pour la rendre conforme à leur désir – par définition déraisonnable.
Or, la matière constitue l’indépassable réalité du monde. Elle est au fondement de notre condition d’Homme. L’individu incarné est avant tout un animal ; en tant que membre de l’espèce, il est soumis aux cycles biologiques et à la loi impitoyable de la « génération et de la corruption ». En lui, chaque petite chose naît, se reproduit et meurt, traversant mille processus imperceptibles – tout cela pour permettre la persistance de sa propre vie d’individu. Avant de se faire démiurge qui forme la matière, l’idéaliste est donc lui aussi d’abord contraint d’obéir à sa propre nature. Il est impératif de comprendre que cette obéissance est d’un type particulier. On ne pourrait pas davantage se méprendre qu’en se la représentant comme une obéissance unilatérale pensée sur le modèle de l’asservissement. Il ne s’agit pas d’une servitude, mais plutôt d’une obligation.
Le lien indéfectible à mon propre corps constitue la première des attaches qu’un Homme a dans le réel. Le premier lien par lequel je suis attaché à quelque chose est le lien à moi-même. Ce lien persiste de ma naissance jusqu’à ma mort et doit guider nombre de mes actions. Le corps, c’est le début de toute chose, mais c’en est aussi le point d’aboutissement ultime : la fin de tout, c’est la disparition de mon propre corps. « En vérité, il n’y a jamais eu rien d’autre que le corps. Le corps, c’est la matière, et c’est donc tout ce qui est réel. Rien que le corps ; il n’y a plus rien d’autre que lui. »
Lorsque l’individu sort de lui-même où il est enfoncé pour aller à la rencontre d’autrui, il découvre parfois la joie de la camaraderie. La camaraderie, c’est le bonheur d’être ensemble quelque part. Interagir avec autrui n’est possible que dans la matière du réel, par l’intermédiaire de la matière incarnée, c’est-à-dire de mon propre corps et du corps d’autrui.
Autrui et le dialogue
L’ami est celui avec qui j’aime être, celui dont j’apprécie la présence. La camaraderie est un type de relation se nourrissant de l’interaction d’individus différents. Pour être ressenti par l’individu, ce sentiment nécessite le contact du soi avec une extériorité. Notons que lorsque nous agissons de concert à plusieurs, le degré d’imprévisibilité de la situation est plus élevé que lorsque je suis seul ; je me trouve dans une situation totalement ouverte.
Le dialogue constitue une forme de relation possible entre deux subjectivités. Le dialogue au singulier, de soi à soi, est selon moi la relation la plus désirable que peut avoir le sujet avec son intériorité. Le développement de la réflexivité que favorise le « dédoublement » du dialogue apporte des bénéfices majeurs à l’individu… mais ce n’est pas le sujet de cet article.
La parole partagée par deux individus se trouvant au même endroit et au même moment institue un lieu dans le réel. Le dialogue, dans sa structure même, se base sur des aller-retours entre différents lieux mentaux. Les thèmes que nous abordons, les images que nous évoquons et les idées que nous développons dans une discussion renvoient à des espaces mentaux variés ; pour participer à la conversation, je suis obligé d’effectuer des va-et-vient entre ma propre subjectivité et celle d’autrui. Chaque phrase prononcée par mon interlocuteur me sort de moi-même puisque, si je veux être capable d’y apporter une réponse appropriée, je suis forcé d’entrer dans le raisonnement de mon partenaire. Une fois saisi le sens du message replacé dans la logique interne de la conversation et dans le contexte global, je dois de nouveau retourner en moi-même pour y apporter une réponse. Le dialogue est donc un constant va-et-vient entre le dedans et le dehors. Ce type d’échange est fortement dynamique, puisque chaque intervention de l’autre me pousse à inventer sur le champ, de manière immédiate, une réponse nouvelle. Une réelle conversation me fait donc « évoluer », c’est-à-dire qu’elle me force à me déplacer dans un espace ouvert que je ne connais pas encore. La situation dialogique ne sera jamais exactement la même, puisque le contexte n’est pas reproductible, que tes paroles ont déjà été emportées par le vent et que je ne suis déjà plus le même que celui que j’étais il y a quelques instants…
Une conversation peut également avoir lieu de manière médiate et différée. Nous connaissons aujourd’hui de nombreux dispositifs numériques, que je maudis volontiers parce qu’ils vident les interactions sociales de tout ce qui les constitue en propre. Les livres sont eux aussi des dispositifs de communication, plus anciens que les smartphones et les ordinateurs. Ils présentent à mes yeux de nombreux avantages, parce qu’ils nous permettent notamment d’entrer en conversation avec des individus ayant disparu pour de bon de la surface du monde. Lire un livre d’une manière profonde, c’est-à-dire en étant actif, c’est s’engager dans une conversation risquée avec un absent qui parle par énigmes.
Les pratiques centrées autour de la tentative de formulation se regroupent sous l’expression « penser avec ». De même que l’on peut dialoguer avec autrui ou bien avec soi-même, c’est-à-dire avec tous les autres que l’on porte en nous, on peut lire et on peut écrire ; l’écriture est un dialogue avec soi-même.
L’écriture et le sens
L’écriture interprétée comme pratique capable d’instituer un lieu dans le réel nous permet de relier ensemble ces trois termes que sont l’écriture, le sens et le lieu. L’écriture est toujours une tentative de formulation, c’est-à-dire un effort de mise en ordre du réel. Grâce à la créativité, cette faculté qui appartient à chaque individu singulier et, le distinguant des autres espèces animales, rend le genre humain unique, nous fabriquons quelque chose de nouveau. Ces drôles de choses immatérielles, les productions de l’esprit, nous travaillent autant que nous les façonnons – « épais, le poème s’épaissit »… La tentative de donner un sens au réel correspond fondamentalement à la recherche d’un lieu. L’endroit où habiter se situe aussi bien dans le processus créatif, c’est-à-dire l’effort de formulation, que dans le résultat de cette tentative : le corps du texte.
Conclusion
Le corps et le livre sont des objets matériels, visibles et tangibles dans la matière du réel. Par leur intermédiaire, il est possible de déclencher des processus (la pensée, l’action, la pratique) immatériels et invisibles, mais eux aussi bien réels. Les relations entre matériel et immatériel, entre stase et flux, entre support et processus sous-tendent nombre de mes propos et sont à l’origine de plusieurs des réflexions de ce blog. Je soutiens que les va-et-vient entre la matière et l’idée, le solide et le mouvant, le visible et l’invisible constituent précisément ce qui fait tenir les individus « debout dans le réel ».
Comment les individus existent-ils dans le monde ? Quelles pratiques permettent aux sujets de s’instituer et d’exister, et, au contraire, quelles structures et dispositifs écrasent et étouffent l’individu ? Dans le prochain article, nous nous demanderons comment le monde devient-il (et reste-t-il) monde aux yeux du sujet agissant.