
Moquons-nous un peu de l’étudiant
Penser, est-ce une manie ? Quelle drôle de question. Et pourtant… « Je ne peux pas m’en empêcher, c’est plus fort que moi », nous dit l’étudiant, les doigts tâchés d’encre bleue, de son air vaguement coupable. Regardez-le, lui qui s’accroche à ses mots comme un naufragé ! Je me permets de me moquer de lui, mais il a toute ma sympathie ; ce spécimen rare appartient à une espèce en voie de disparition.
Cet étudiant, on dirait qu’il est coincé quelque part. Pourtant, il vit ; il parle, il se déplace dans le réel, il lui arrive même de rire parfois. Mais je ne peux me départir de cette étrange impression : il est coincé dans ses pensées, il est ailleurs, et on croirait vraiment qu’il ne peut pas s’en empêcher. Il semble possédé par quelque chose qui lui est extérieur et qui le dirige.
La pensée est ce flux qui nous traverse. Cette chose mystérieuse et invisible n’est pas l’apanage de quelques rares élus : n’importe quel Homme peut penser. La pensée est l’activité qui nous caractérise en tant qu’espèce : chaque membre de l’espèce dispose donc de cette faculté, à condition de l’entretenir, c’est-à-dire de la pratiquer. S’il m’était permis de conseiller cet étudiant, je lui recommanderais d’aborder la pensée comme une activité ou un exercice afin de ne plus la subir. Il doit faire de cette manie une pratique souveraine.
L’animal qui pense
Un des paradoxes constitutifs de l’être humain résulte de la faculté de penser, cette capacité unique et un peu mystérieuse dont nous sommes tous pourvus. Laissez-moi vous l’expliquer.
L’espèce humaine est une espèce animale. Chaque individu membre de l’espèce est donc avant tout un animal. En tant que tel, il est incarné dans la matière, puisque son corps est constitué de cette matière vivante et évolutive dont sont faits tous les effets de la nature.
La matière se caractérise par l’immédiateté et l’instantanéité. Ce qui est maintenant, dans le réel, je peux le voir sous mes yeux et le saisir de mes mains. La matière qui meurt et qui a disparu n’existe plus, parce qu’elle n’est plus présente dans l’immédiateté du réel.
La faculté de penser, en revanche, a pour objet ces choses matérielles du réel lorsqu’elles sont absentes, et pour matériau ou outil des choses invisibles que sont les mots de la langue. Le principe même sur lequel le raisonnement et la pensée se basent est donc radicalement inverse aux mécanismes de la matière.
En effet, lorsqu’on pense, on convoque grâce à des choses invisibles et abstraites (les mots) des objets matériels du réel qui ne sont pas ou plus présents devant nos yeux et sous nos doigts. La matière est immédiate, la pensée ne l’est pas. Elle fonctionne sur un mode différé et non instantané : par la médiation des mots, de la matière disparue, peu importe qu’elle le soit momentanément ou pour toujours, réapparaît pendant un instant.
Ce qu’est l’activité de pensée
Lorsqu’on pense, on sort de soi-même. On entre dans le domaine de l’abstraction, puisqu’on utilise des mots abstraits (ou concepts) pour renvoyer à des objets concrets, qui ne sont pas immédiatement présents. L’ego de la première personne, par lequel nous agissons dans le réel, est remplacé par le « thinking ego » (d’après l’expression de Hannah Arendt), qui est en quelque sorte une conscience des choses surplombante et impersonnelle.
Lorsqu’on pense, on opère une dissolution de perspective, une prise de recul sur ce qui est : on est tout à coup en hauteur, et à la longue, le réel peut nous sembler étranger. En déposant momentanément l’ego par lequel nous agissons habituellement dans le monde, c’est-à-dire la personne, nous pénétrons dans un autre lieu, nous entrons dans un endroit différent : l’espace de la théorie. Ici, la pensée peut modeler la matière par delà sa vérité impitoyable : il semblerait alors que l’on puisse dépasser le réel.
Ce que penser nous apporte
L’activité de pensée est donc, dans son noyau pur (son essence), une prise de recul sur l’immédiateté du réel. On s’extrait un instant de l’imminence des choses du monde, de leur instantanéité brutale. Par conséquent, cette activité entraîne un éloignement de soi-même, une sorte de détachement radical vis-à-vis de sa propre personne (celle que j’ai précédemment nommé « ego »).
Ainsi s’offre à celui qui réfléchit, c’est-à-dire qui pratique l’activité de pensée dans sa vie quotidienne, la possibilité de « se devancer lui-même ». L’Homme qui pense peut espérer diminuer cette inévitable myopie que nous avons tous vis-à-vis de nous-mêmes dès lors que nous agissons dans le réel. Il peut espérer ne pas être entièrement prisonnier des déterminismes qui le conditionnent et des influences qui le façonnent. Et lorsqu’il sera contraint d’agir dans une certaine direction, c’est-à-dire à chaque fois qu’il remarquera qu’il n’est pas vraiment, absolument « libre », comme il aimerait le croire, alors il conservera une forme d’honneur et de dignité, ayant pris conscience de l’existence d’un mécanisme qui le borne et le dirige.
L’Homme qui pense, lorsqu’il n’est pas encore fané par la vie, peut même espérer devenir « stratège ». Le stratège est celui qui, étant sorti de lui-même, s’observe de l’extérieur, du haut de la colline. La liberté à l’époque moderne, c’est ce vain espoir de sortir d’une prison construite par les Hommes, c’est-à-dire de s’extraire des déterminismes de l’ordre social qui nécessairement nous façonnent. Cette possibilité est envisageable lorsqu’on réussit à prendre du recul sur soi. On est alors moins prisonnier de ses « tâches aveugles » qu’auparavant.
Rien n’est clair tant que « ça » n’a pas été formulé, donc dit ou écrit. « Ça », c’est de l’ordre du flux invisible et immatériel. Il s’agit parfois d’une émotion – un affect qui nous traverse ou bien nous hante -, ou bien d’une idée, peu importe. « Ça » ne devient clair qu’à travers l’effort, le processus de formulation, cette tentative de saisie toujours un peu épuisante et malhabile. Le résultat de cet effort est en effet souvent décevant, parce que le mot, statique par nature, est grossier et il saisit rarement avec justesse le phénomène affectif ou idéel qui est, lui, irréductiblement dynamique. « Ça », ce flux mystérieux, devient peu à peu plus clair grâce à la tentative de formulation, et on gagne en lucidité autant à travers le processus, si ce n’est plus, que grâce à son résultat.
La raison principale pour laquelle j’aime la philosophie, c’est-à-dire l’activité de pensée, est la suivante. La philosophie est la tentative toujours recommencée et jamais achevée de dire un phénomène pour le cerner. On se cogne la tête contre la vitre du réel, comme un oiseau heurte la fenêtre, encore et encore. Peu importe ; la seule chose qui compte est la tentative de formuler « ça », de dire cette chose vaporeuse qui se cache à l’arrière de mon crâne. On essaie encore et encore, en s’adossant au temps qui passe, formuler quelque chose. En cela, la pensée est très proche de la vie elle-même.
Les tâches aveugles sont inévitables ; elles existent dès lors que l’on agit dans le réel. Dès que nous acceptons d’être un individu qui vit, c’est-à-dire un esprit incarné, nous avons des tâches aveugles. De ces inévitables tâches aveugles singulières que nous traînons en permanence avec nous découle l’importance de l’intersubjectivité. Si ma conscience forme ma perception du réel, et si je ne peux jamais être entièrement conscient de tous les paramètres qui forment en amont cette perception du réel, c’est-à-dire de mes biais, alors je suis en quelque sorte « enfermé » dans ma conscience, à l’intérieur de ma propre personne. Possédant la capacité d’utiliser des mots pour décrire le réel tel que j’en fais l’expérience, si je ne peux entièrement me libérer et sortir de la prison de ma conscience, je peux alors néanmoins en décrire le plus précisément possible l’intérieur et comparer cette description avec celle des autres. Je peux utiliser ma conscience, elle qui m’enferme et qui me retient prisonnier, pour décrire l’intérieur de ma prison. L’intersubjectivité, c’est la comparaison de nos prisons subjectives.
Le cadeau de l’intersubjectivité
Lorsque je lis un texte et qu’une autre personne, morte ou vivante, est parvenue à formuler avec finesse des choses que je connais, c’est-à-dire que j’ai vécues dans mon être, j’éprouve de la joie. Parfois, je réussis même à saisir moi aussi un affect. Je l’attrape dans une phrase bien claire et perçante, du genre de l’aphorisme récolté sur une plage enneigée, et je suis alors très heureuse.
Là réside une des satisfactions de l’écriture : saisir le réel, l’attraper par la peau du cou pour l’examiner de très près. Cela ne se produit pas uniquement dans les textes de sciences humaines qui appartiennent au discours rationnel. Au contraire, les textes poétiques (romans ou poèmes) me semblent être les « lieux » dans lesquels ce miracle de la formulation libératrice se produit de la façon la plus frappante.
La somme de toutes les choses ayant été écrites par nos pairs, des Hommes issus de tous les lieux et de toutes les époques, est un cadeau gigantesque qui nous a été offert. La pratique de l’écriture est une mise à distance qui nous permet de mieux voir. L’analyse des choses, qui se produit simultanément à l’effort de formulation que nous faisons pour articuler une pensée et comprendre, permet, si ce n’est de ne pas être prisonnier de sa vie, au moins de ne pas se sentir enfermé dans le réel. La pensée console : si l’on est contraint de continuer d’agir dans la matière comme on le faisait jusqu’à présent, on a au moins pris conscience de l’existence du mécanisme. A quelques occasions dans sa vie, la chance sourit à l’Homme qui pense ; devant lui s’ouvre la possibilité de changer sa vie dans la matière du réel, conformément à la direction que la pensée lui a indiqué. Il peut alors, en s’appuyant sur le dédoublement inhérent à l’activité de pensée, devenir « stratège », dépassant sa subjectivité du dessus, dans la matière du réel.
Le processus d’individuation
L’exemple de Christa Wolf illustre parfaitement l’importance de l’écriture en tant que pratique dans les processus de subjectivation des individus. Une pratique est un exercice obéissant à certaines règles (des principes). On s’exerce, on s’entraîne : la répétition inlassable, jour après jour, nous aide à tenir debout. Une pratique toujours recommencée a pour le sujet (l’individu) un effet structurant.
A force de formuler, c’est-à-dire de lire et d’écrire, l’espace intérieur s’agrandit. L’intériorité du sujet, cet endroit mystérieux et invisible qui lui appartient en propre, s’élargit. Celui qui pense sent subtilement en lui-même, du dedans, à l’intérieur, que bientôt, il pourra s’asseoir dans cet espace, et s’y sentir bien. « Donnez-moi un instant, j’ai besoin d’être seul ; je dois me retirer, je dois rentrer en moi-même ». Pour finir, toi aussi, par ton être, tu deviens le lieu.
Conclusion : de la manie à la pratique
La pensée n’est pas une manie : elle appartient aux pratiques qui nous permettent d’habiter dans le réel. Le terme « manie » suggère quelque chose d’incontrôlable (« c’est plus fort que moi »). Une pratique, à l’inverse, est une activité que façonne activement un sujet agissant et « souverain ».
La pensée est un échappatoire, et ce, de deux manières. D’abord, de façon structurelle, la pensée permet de dépasser la matière dans ce qu’elle a d’implacable et impitoyable ; nous l’avons vu en introduction. Ensuite, de manière conjoncturelle, il semblerait que dans la société contemporaine, creuser la liberté de son imaginaire soit l’une des maigres façons dont nous disposions pour nous libérer des déterminismes sociaux qui nous bornent et nous limitent.
Penser est un exercice, une discipline qui s’exerce en vivant. En tant que pratique, elle est très proche de la vie, qui est son objet. L’activité de pensée abordée comme une discipline appartient aux pratiques qui permettent de maintenir en place la structure interne de l’individu et ainsi d’éviter la folie.
Nous traiterons dans l’article suivant des pratiques de subjectivation. Elles permettent au sujet (l’individu) d’habiter le réel. En partant d’exemples concrets, nous tenterons de dégager des caractéristiques générales communes à ces pratiques.