
Brève introduction
Pour moi, l’Homme se caractérise avant tout par ses paradoxes. Au niveau individuel (celui qui nous intéresse aujourd’hui dans cet article), quiconque a passé suffisamment de temps avec lui-même s’est retrouvé placé, avec plus ou moins de plaisir, face à ses propres paradoxes. De manière plus agréable peut-être, étant attentif à ses propres sentiments et aux mouvements de son intériorité, il est déjà arrivé à celui qui pense de prendre conscience de la multitude qu’il refermait en lui-même : « chaque Homme un mystère, chaque Homme une énigme ».
L’individu comme membre de l’espèce
Le premier des paradoxes est le statut de l’individu singulier, en tant qu’il est à la fois unique et membre de l’espèce. Un être humain individuel est d’abord un animal faisant partie d’une espèce qui comporte d’autres spécimens. En cela, il présente un grand nombre de caractéristiques qui ne lui appartiennent pas en propre, mais qu’il partage au contraire en commun avec tous ses semblables. Ces derniers peuvent être ses contemporains, qui agissent avec lui dans le réel, mais également ses prédécesseurs ou ses héritiers, dont il ne connait pas nécessairement l’existence. L’Homme est en effet un animal « soumis à la génération et à la corruption », c’est-à-dire qu’il est sujet au temps qui passe. Son existence est caractérisée par deux points dans l’espace qui la bornent : un point d’ouverture (la naissance) et un point final (la mort).
L’individu singulier est un point sur la ligne du temps
[Ohne Titel]
von Hannah Arendt
Ich bin ja nur ein kleiner Punkt
nicht grösser als der schwarze
der dort auf dem Papiere prunkt
als Anfang zum Quadrate.Wenn ich mich sehr erweitern will,
beginn ich sehr zu klecksen,
mit Stift und Feder, Blei und Tint
die Umwelt zu behexen.Doch bin ich nur ein kleiner Punkt
nicht einmal gut geraten,
wie der auf den Papieren prunkt
als Anfang zu Quadraten.Erschienen in: Arendt, Hannah. Ich selbst, auch ich tanze. München: Piper Verlag, 2021, S. 42.
Qu’est-ce que l’Homme en tant qu’individu singulier ? C’est un point sur une ligne ; un point qui tente, par son action dans le réel, d’ouvrir cet espace qu’est l’intervalle entre passé et futur, et par là, d’habiter dans le réel.
Ce point n’est pas une monade. Le petit point qu’est l’individu marque, comme Hannah Arendt l’exprime dans le poème ci-dessus, « le début d’un carré ». L’individu, dès qu’il vit et agit dans le réel, se révèle être un point avec des attaches et des dépendances ; par la poursuite de sa vie, donc son consentement à exister, il accepte de facto d’être cela. Une attache est un lien, et toute promesse ou engagement implique une forme d’obligation. Les individus se caractérisent par de multiples attaches invisibles de cet ordre qui prennent des formes différentes dans le réel selon le contexte. Le premier lien qui attache l’individu à quelque chose est, nous le verrons dans un autre article, le lien à soi-même et en particulier à son propre corps.
Comme nous l’avons dit, l’individu n’est pas une monade et la société humaine se compose d’une pluralité de personnes. Les individus sont liés entre eux par leurs actions dans le réel qui font émerger et évoluer des dépendances réciproques. Une société fonctionnelle et saine, composée d’adultes solides, est un réseau de dépendances réciproques entre des individus qui maîtrisent différents « arts » (au sens grec du mot tekhnè).
Majorité et minorité
Les termes « lien » et « attache » suggèrent une situation de servitude ; cela nous gratte, cela nous dérange, nous, les « modernes », qui sommes si attachés à ce que nous croyons être la liberté. Notre définition du phénomène est en effet si petite que nous ne remarquons pas ce qui se trouve autour d’elle ; nous n’avons pas conscience de ce qui se passe à l’extérieur de ce cercle dans lequel nous tournons en rond et que nous connaissons si bien. Alors, nous répètons bêtement des phrases qui ne sont pas vraiment les nôtres (mais appartiennent-elles vraiment à quelqu’un, ces phrases ?), et nous restons assis là, dans notre toute petite liberté que nous croyons être si grande.
Commençons par le commencement. Devenir un individu, c’est devenir un adulte. Le terme « individu » s’entend comme l’issue de quelque chose : c’est le résultat de l’achèvement du processus de maturation, de formation et de construction du sujet. Bien sûr, les individus (fûssent-ils adultes !) sont en permanence et pour toujours « en construction » ; ils sont en train d’évoluer, sous l’effet des innombrables sursauts quotidiens, plus ou moins perceptibles, qui ont lieu dans leur intériorité. C’est donc pour rendre l’analyse plus facile que je parlerai d’un idéal-type de l’individu. Une analyse fige toujours dans une certaine mesure le réel et lui enlève de son dynamisme, parce qu’elle est construite à base de concepts.
Devenir un individu, c’est accèder à un état de « majorité » (« Unmündigkeit » est le terme allemand utilisé par Emmanuel Kant dans sa définition des Lumières en 1784). La maturité intellectuelle et pratique de l’individu va de pair avec son statut autonome de sujet souverain.
Un enfant est le contraire d’un adulte, nous dit-on. De tout temps, les adultes (qui sont les contemporains de l’enfant) se sont octroyé la tâche de définir son état : l’enfant est « immature » et se caractérise donc avant tout par le manque. Il est naïf et crédule, car il est inexpérimenté : c’est la première fois qu’il fait l’expérience de beaucoup de choses dans le réel. Par conséquent, il est incapable de se gouverner lui-même ; il est donc bénéfique de le mettre « sous tutelle » afin de le guider avec bienveillance jusqu’à ce qu’il soit apte à agir seul dans le réel. Le comportement attendu de la part de l’enfant pour que « réussisse » ce processus est une attitude d’obéissance et de confiance inconditionnelle. De la définition d’un état sont ainsi tirées des conclusions pratiques.
Le statut d’adulte équivaudrait donc, par contraste avec la servitude de l’enfant, à l’absence de dépendance à l’égard d’autrui, qu’elle soit matérielle ou morale. Comme nous l’avons brièvement évoqué plus haut, d’après l’idéal humaniste des Lumières, un individu est un sujet d’action autonome, sachant disposer de sa capacité de jugement et de raisonnement propre. Il se caractérise par l’autonomie de sa raison. L’individu étant libre, la servitude ne peut être l’un de ses attributs. La liberté semble donc incompatible avec les termes « lien » et « attache », qui caractérisent pourtant les relations entre individus dans une société fonctionnelle.
L’individu adulte est libre, parce qu’il peut s’attacher
Nous tombons donc ici sur un os et devons reconnaitre, pour dépasser cette incompatibilité apparente, qu’un individu autonome obéit et est attaché dès lors qu’il agit dans le réel en tant que sujet incarné. Dans la vie, il faut bien obéir : nous sommes liés et attachés à des choses dès lors que nous acceptons de jouer le jeu de la vie. Nous sommes caractérisés par des attaches et des dépendances nécessaires, car nous sommes des animaux. A qui, à quoi faut-il obéir ? « A ce qui est vrai, à ce qui est bon, à ce qui est bien. »
Etre un Homme, cela signifie : obéir à l’existence, obéir à la vie. En tant qu’être biologique, chaque individu est fait de nombreuses et inévitables dépendances, par le biais desquelles il est attaché à différentes choses pour sa survie. Avec ces attaches viennent des obligations et des responsabilités.
« Unsere Freiheit ist in der Abhängigkeit, in der Gebundenheit zu suchen » : tel est le paradoxe de la liberté. « Libre » ne signifie pas « sans aucune attache ». Ce serait absurde, car vivre, c’est se lier et être attaché à des choses. « Être un adulte », dès lors, veut dire « ne plus être attaché, obligé, asservi » comme l’est l’enfant que l’on place malgré lui dans un état de minorité et de passivité. Il s’agit au contraire de reconnaître ses attaches afin de choisir activement ses dépendances et obligations.
L’individu est attaché à lui-même et aux autres. Nous avons des besoins fondamentaux, et les satisfaire d’une manière digne et suffisante est un devoir. La première responsabilité que nous avons est donc le lien indéfectible qui nous attache à nous-même. Je suis ma personne, dans tous les morceaux qui la constituent, et je suis seulement et uniquement cette personne ; mon corps est le véhicule par lequel j’agis dans le réel.
Nous avons ensuite des obligations morales multiples vis-à-vis de nos concitoyens qui sont nos frères et nos contemporains. Avec d’autres facteurs (la matière, les lieux, les processus) que nous examinerons dans un autre article, les relations de dépendances réciproques qui nous unissent à autrui font partie des choses qui aident l’individu à tenir debout dans le réel.
Enfin, nous avons à l’égard de nos ancêtres une obligation morale de se tenir droit et de mener une vie honnête, du mieux que nous le pouvons : en cela consistent à la fois la tâche et l’exercice de vivre dans le présent.
Être un Homme, c’est donc obéir à des déterminismes multiples particuliers, et à la nécessité en général. Tout l’exercice est d’apprendre à se déplacer librement, oui, mais à l’intérieur d’un tout petit espace. Si l’on affirme que l’Homme avance toujours en étant limité par des déterminismes, on ne supprime pas entièrement l’idée de liberté, mais on la replace dans le contexte étroit qui la borne.
Pour conclure, en règle générale, la matière est ce qui nous attache et ce qui nous limite. Les frontières de la matière du monde, ses contours durs, constituent les contraintes qui doivent déterminer notre action dans le réel. Le lien à soi primordial est la première responsabilité qui attache l’individu à quelque chose. De celui-ci découlent d’autres obligations, par exemple la nécessité de travailler pour maintenir et reproduire sa vie, c’est-à-dire pour assurer sa subsistance.