Expérience limite et vérité

Il est passé de l’autre côté

La sensation, à l’origine de toute expérience esthétique digne de ce nom, est de l’ordre du non-verbal. En cela, elle se soustrait à l’hémisphère gauche du cerveau pour se rapprocher de l’animalité, de ce que nous appelons « l’irrationnel ». Le « domaine animal » est cet espace mental dans lequel nous place un certain type d’activité physique, les pratiques d’endurance. Pour atteindre cet endroit, il faut passer une frontière.

L’expression « de l’autre côté » nous indique que l’on est sorti de quelque chose. En quittant le domaine du logos et de la conscience rationnelle, on se défait du verbe, on se soustrait à l’emprise du discours. Cet autre lieu dans lequel nous entrons est bien plus vide. C’est un espace différent où règne la sensation pure. Dans cet univers muet, les sons et les bruits ont remplacé les mots. Le souffle dans l’eau de la piscine, le cri du sifflet et le claquements des nageurs… Le rythme prend le dessus sur la parole. Cet endroit mystérieux est en cela étrangement proche de la poésie, qui fait également partie du domaine irrationnel, animal et non-verbal.

Simplicité de l’esprit et complexité de la matière

Du point de vue physique, le « domaine animal » est une zone de grande complexité et de multiplicité où se produisent simultanément des mouvements parallèles et coordonnés. Pensons à la mécanique du crawl, où doivent s’arranger différents battements, rotations et torsions pour faire avancer le corps à l’horizontale. Pensons à une simple course en montée : les bras, le torse, les hanches et les jambes travaillent de concert pour déplacer le corps dans l’espace sans corrompre l’intégrité de la colonne vertébrale. L’ensemble où tout semble aller de soi est le résultat de l’agencement de plusieurs petits morceaux.

Cet « autre lieu » qui se crée dans l’effort et dont la mécanique interne est complexe se révèle être, du point de vue de l’esprit, une zone simple : les choses y sont réduites à leur essence. Cet espace à la fois physique et mental est donc paradoxal : il se caractérise à la fois par sa complexité et sa simplicité.

« Ailleurs », « autres lieux » et expérience limite

Je veux identifier le moment où les pensées disparaissent et où ne compte plus que le mouvement pur ; je recherche donc ce point où je passe la frontière. La conscience est à un autre endroit, dans un autre lieu ; je suis ailleurs.

Cet état de conscience modifié se rapproche des effets de la prise de certains stimulants. La prise de drogue produit des « expériences limites » , où la conscience franchit une frontière. Il est absolument possible d’atteindre des états de conscience modifiés sans substances chimiques. On peut naturellement étendre le champ de sa conscience ; il suffit pour cela de trouver l’accès à la multitude contenue en nous-mêmes. L’être humain singulier contient tout à l’intérieur de lui-même. Comme un origami que l’on déplie, l’un contient le multiple, et nous en prenons parfois conscience. Cette capacité n’est pas la propriété d’individus particuliers : chacun a accès à l’infini à l’intérieur de lui-même.

La recherche de l’expérience limite comme autre façon de faire du sport

Dans la société moderne capitaliste, lorsque les individus s’engagent dans une activité sportive, ils mettent en place trop souvent, d’eux-mêmes et par erreur, un rapport agonistique. Cet état d’esprit conscient ou non se manifeste dans les pensées et/ou dans les actes. Au niveau du discours intérieur de l’individu, cela s’observe avant tout par une rhétorique du combat : il s’agit de « lutter », de « tenir », de « ne pas lâcher », d’y aller « au mental », de « passer outre ». Dans le contexte du sport de compétition, ce discours intérieur se manifeste à l’extérieur : il s’agit de « battre » autrui, de « vaincre » l’adversaire. Qu’elle soit dirigée vers soi-même ou vers l’autre, l’énergie mobilisée dans le sport contient donc toujours une part de destruction ; or, la volonté de détruire n’est pas le seul moteur possible de l’activité physique.

Au delà des considérations hygiénistes (le sport est une pratique d’« hygiène physiologique »), je trouve plus intéressant d’aborder l’activité physique comme une expérience, c’est-à-dire comme une exploration intérieure, ouverte et à l’issue imprévisible. Cette « enquête » peut être poursuivie dans différentes activités complémentaires et aux modalités variées. Face à soi-même, on peut se trouver en paix et non dans un rapport agonistique caractérisé par une tension. Le rapport agonistique se base sur un décalage ou une dissonance, alors qu’un état apaisé se caractérise par la conformité et par une certaine « harmonie » : dans ce contexte précis, absolument unique et non-reproductible, « les choses sont à leur place ».

Face à soi-même, on peut donc se trouver en paix, mais cette paix découle toujours de la lucidité, de la clairvoyance et de l’honnêteté : le calme réel ne se trouve que lorsqu’on est vrai face à soi-même. Dans le contexte spécifique de l’activité physique, cet apaisement se manifeste comme une légèreté, comme une nudité radicale. Ma personne a disparu, elle s’est effacée, je suis juste un corps qui se déplace – je ne suis plus qu’un corps en mouvement dans le paysage. Cette vulnérabilité n’est pas dépourvue d’un côté « effrayant », et cette « fréquence cérébrale » est propre à la course jusqu’au Gäbris via la Landmark, que je vais détailler dans le paragraphe suivant.

Un exemple d’« expérience limite » : la course jusqu’au Gäbris via la Landmark.

De temps en temps, j’enfile mes chaussures de course et je suis la route qui tourne le dos au village. Je passe devant une décharge, à côté d’une fontaine, puis le parcours est en pente pendant 40 minutes. La route goudronnée devient un chemin de forêt caillouté et j’arrive à l’alpage de la Landmark. Je garde mes distances avec les vaches, à leurs cous s’agitent de grosses cloches, et je monte plus haut. Si je me retourne, je vois la ville d’Altstätten, toute petite et tout en bas. Juste avant d’entrer à nouveau dans la forêt, je regarde la croix en bois. Je cours à travers les sapins, je cours jusqu’au Gäbris. Notre petit sommet à presque 1200 m d’altitude, c’est la colline, c’est la petite montagne. Je bois à la fontaine des vaches et je fais demi-tour : après la montée vient la descente. Je parcours ainsi environ 16 km en 90 minutes, et je suis très heureuse quand j’atteins à nouveau la fontaine et la décharge et qu’aboie le chien de mon voisin.

En essayant, avec mes mots, de résumer cette « expérience » dans une formulation concise, je tente une explication phénoménologique. Pour être communicable, une explication doit être verbale et « rationnelle » ; elle est donc nécessairement incomplète. La formule diffère de l’essence réelle de l’expérience vécue. Je désignerais néanmoins cette expérience ainsi : il s’agit d’une «course vers la zone de vérité ». La zone de vérité se situe derrière la conscience. Ce lieu est troublant : c’est à la fois le néant et l’infini. C’est à la fois le vide absolu de l’absence de paroles et la célébration de l’élan vital qui traverse tous les vivants. Lorsqu’on part de 820 m d’altitude pour monter jusqu’à 1199 m à travers la forêt et le chemin d’alpage, on se dirige vers le domaine de la vérité. Il n’y a personne en haut, à côté de la croix ; seulement des vaches en été et de la neige en hiver. La vérité est un espace mental. À cet endroit, je suis pleinement et purement moi-même, c’est-à-dire que je ne suis plus que mon corps. Je n’ai plus de pensée ; plus aucune pensée ne me vient de l’extérieur. Il me semble bien que j’accède à une certaine vérité vécue. Cette vérité frappante que transporte la culture physique et qui s’offre au pratiquant est la suivante : je ne suis plusque mon corps etje n’ai rien d’autre que lui.

Caractériser l’expérience limite

L’exercice physique d’endurance permet de produire des expériences limites. Le terme « expérience limite » se réfère à un état de conscience particulier, à une certaine fréquence cérébrale. Celle-ci n’est pas propre à l’activité singulière qui est pratiquée (dans mon cas, la marche, la natation ou la course à pied), mais découle d’un certain contexte, c’est-à-dire de l’agencement d’un ensemble de facteurs. Le contexte est unique et propre à chaque occurrence : il dépend de la météo, de l’heure, de la saison, des pensées, des (non-)rencontres en chemin (humaines et animales), etc.

Nous allons néanmoins tenter de caractériser ces expériences limites par delà leurs différences singulières. Caractériser un phénomène, c’est en dessiner les caractéristiques générales au-delà de ses manifestations particulières. Derrière leurs modalités variables, trois points généraux se dégagent de l’analyse. Premièrement, l’effet sur la temporalité (notre perception du temps) ; deuxièmement, l’effet sur le soi et l’intériorité du sujet ; troisièmement, l’élargissement de la conscience et la séparation d’avec le monde. Détaillons chacun de ces points, en notant au passage qu’ils suivent un enchaînement logique et que chaque point s’appuie sur le précédent.

Lors d’une expérience limite, le rapport au temps du sujet qui pratique est modifié : le temps vécu diffère du temps habituellement ressenti. Le temps est comprimé, compressé. Tout semble plus dense : le temps contient plus de choses. Sa métrique ne change pas, la matérialité du temps est la même, alors soit on a étiré le temps, soit le vécu s’est comprimé : étrange. Ce phénomène s’explique en partie par les deux points suivants.

Examinons l’effet de l’expérience limite sur la subjectivité de l’individu. L’expérience limite nous extirpe de nous-même, et, en même temps, elle nous fait rentrer profondément à l’intérieur de nous-mêmes. J’appelle cela « le paradoxe de la subjectivité ». Prenons l’exemple de la marche ; il s’agit d’une possibilité d’expérience limite, d’un moyen d’atteindre un état de conscience modifié1. On veut parfois marcher loin de soi, c’est-à-dire qu’on souhaite se fuir en marchant. En faisant cela, en réalité, on revient à soi-même. L’intention originelle du sujet est de se quitter en marchant loin de lui-même, mais le résultat en est l’inverse : revenir à soi-même, conduit par le processus salvateur de la marche – grâce à l’activité. Revenir en soi-même, cela signifie retourner dans son corps et sortir des pensées cycliques (ruminations). « L’activité m’a ramené à moi ». Elle m’a enfoncé au plus profond de mon intériorité, de qui je suis vraiment, c’est-à-dire : rien d’autre qu’un corps vivant. Cela nous mène au troisième point.

Qui suis-je « vraiment » ? L’expérience limite entretient une relation paradoxale avec celui qui la pratique. La conscience de quiconque s’engage dans ce type d’activité se dédouble et s’étend. Celui qui plonge dans le processus se quitte d’abord lui-même : son ego s’efface. Ce type d’expérience place la personne dans un état de conscience différent, « en hauteur » : on voit tout avec de la distance, on est sorti de soi-même et la conscience a remplacé l’ego.

On se défait de quelque chose pour entrer dans une autre ; on quitte la rive pour passer de l’autre côté. La première personne s’efface dans l’effort, car le processus devient plus grand que tout le reste. La douleur physique place l’ego hors du champ de perception. Si l’ego est trop présent, il est impossible de plonger réellement dans une expérience limite, puisque celle-ci contient toujours une part de destruction qui met en danger l’ego et l’intégrité de la personne. L’expérience limite a quelque chose de dévastateur pour l’ego.

Pendant une expérience limite, on se trouve dans un lieu bien particulier : on est entré dans la conscience. La conscience remplace l’ego ; elle grossit tellement qu’elle remplace les objets du réel et qu’elle devient le monde lui-même. Dans une expérience limite, la conscience remplace le monde ; elle devient le seul « monde ». Le monde se réduit à la conscience. La conscience est une sphère qui s’est tant étendue qu’elle est devenue le monde. On perd alors contact avec le monde dit « réel », le monde des choses, parce qu’on est entré dans le processus, dans le mouvement, dans cette conscience si différence de l’ego. Toute séparation d’avec le monde extérieur contient naturellement une certaine dangerosité.

La conscience est cet état dans lequel on se trouve une fois qu’on est suffisamment entré dans le processus, donc dans la « douleur » physique, pour que l’ego se soit fait silencieux. Sorti de l’ego, on entre dans la conscience, un état d’infini2. L’entrée dans le domaine de la conscience correspond à l’entrée dans l’infini. La conscience est cette ouverture que chaque individu singulier possède vers l’infini. L’infini constitue le contraire de notre propre subjectivité. Paradoxalement, en chaque individu singulier se trouve donc cette porte vers l’infini, le non-singulier. Cet infini est la vie, une force qui génère de l’énergie, c’est-à-dire du mouvement, dans les êtres vivants. L’infini est accessible par n’importe quel individu singulier, mais il est hors de lui, au dessus de lui. Il exige donc de l’Homme qu’il sorte momentanément de lui-même.

Nous retrouvons nos paradoxes bien-aimés : dedans et dehors, en soi et en dehors de soi, la finitude et l’infini. Pour conclure, l’infini, cet endroit où on est le plus nous-même, ce lieu le plus profond, découle de l’attribut qui nous appartient le moins singulièrement. Cette possibilité pour notre esprit d’accéder à l’infini qui est supérieur, impersonnel et en dehors de nous-même, nous la partageons avec tous les vivants. C’est donc l’attribut qui appartient le moins à notre propre personne, la faculté la plus « commune », la moins « unique » et « idiosyncrasique ». On se trouve donc vraiment face à soi-même une fois qu’on s’est débarrassé du « je », de l’ego et de la première personne, pour accéder à une force extérieure impersonnelle et universelle. Voilà : nous tenons notre paradoxe final.

  1. Voir l’article « Notes sur la marche » ↩︎
  2. L’individu singulier, membre de l’espèce humaine, est « une finitude qui contient l’infini ». Voir l’article « Les limites – seconde partie » ↩︎