
Introduction
L’entraînement est par nature un moyen vers une fin. Toutefois, à condition qu’il s’agisse d’une pratique façonnée activement par le sujet, la culture physique peut également être considérée comme un moyen d’expression créative, voire comme une forme d’art. Une œuvre d’art n’a pas d’autre utilité qu’elle-même ; on appelle « art » une chose fermée et autonome qui existe indépendamment d’une fin extérieure. Je nage parce que j’aime quand mes bras tirent sur une corde invisible, parce que me plaît la beauté invisible de la rotation régulière du bassin. L’art véritable constitue un domaine « à part », car ses objets se soustraient aux rapports instrumentaux de fins et de moyens.
Dans cet article, nous allons étudier la culture physique comme une « fin en soi ». Son intérêt ne s’épuise pas dans ses effets formateurs qui modèlent et transforment le soi ; on ne s’entraîne pas seulement pour les résultats différés que la pratique nous procure. L’entraînement comporte une beauté inhérente qui est inséparable du processus lui-même, c’est-à-dire de l’activité en cours. Cette beauté, à la manière du « cogito » cartésien, n’existe dans le réel qu’aussi longtemps que l’activité est effectuée par le sujet.
Pour comprendre cela, nous devons élargir notre étude et quitter le domaine de la stricte culture physique. La culture physique est un outil de transformation de l’organisme, un moyen vers une fin au service du soi. Si nous reculons d’un pas, nous pouvons voir une image plus large. La culture physique fait partie d’un ensemble plus vaste : elle appartient au mouvement. Le mouvement est une forme d’expression parmi d’autres de cet élan vital qui est l’attribut de tous les organismes vivants. En cela, le soi qui pratique est à la fois sujet et objet, à la fois individu et membre de l’espèce, à la fois temporel et éternel, à la fois important et dérisoire. Il n’est que le médium par lequel s’exprime la force vitale caractéristique de tous les êtres vivants ; il est un instrument par lequel s’exprime la vie elle-même.
Une réelle pratique est remplie de liberté
Les pratiques de mouvement sont une forme d’expression fondamentale de la liberté. D’abord, les exercices sont inépuisables : dans le sport, il s’agit simplement d’utiliser son corps dans l’espace. Ensuite, à l’intérieur d’une même discipline, on trouve des modalités et des variations infinies. Un chemin de promenade a beau être bien connu, il ne sera jamais deux fois le même sous nos pieds… La pratique d’un sport à long terme nous force à être créatif et ingénieux : nous devons par exemple inventer nos propres séances de natation pour éviter que ne s’installe une forme déplaisante de monotonie. A condition d’être mentalement actif, on n’a jamais épuisé les possibilités, les nuances, les variations de l’activité physique dans ses multiples formes. Le mouvement justement compris comme une pratique, c’est-à-dire quelque chose de libre (un art plutôt qu’une recette de cuisine), devient alors quelque chose d’omniprésent qui nous accompagne partout et toute la vie et peut se décliner d’infinies manières.
L’aspect créatif de la pratique peut prendre différentes formes. Dans le cas d’une pratique physique directement artistique comme la danse, cette créativité est manifeste et totale. Dans une discipline en apparence moins artistique, comme la natation, par exemple, cet aspect « créatif » s’exprime dans la structure des séances, dans l’enchaînement des exercices et surtout dans l’attention que l’on porte pour faire passer le « geste juste » depuis son cerveau jusqu’à son corps. La liberté dans les pratiques de mouvement est donc surtout un état d’esprit. En vérité, peu importe la chose : qu’il s’agisse de sport, de cuisine, de décoration intérieure ou de style vestimentaire, on peut faire n’importe quelle activité d’une façon active ou passive. Comme je n’aime pas l’obéissance servile, j’essaie d’être active.
L’adaptabilité est la condition de toute pratique autonome
Une bonne structure doit être souple : elle s’adapte au contexte et se modifie selon les circonstances de la vie. Dans le domaine des choses matérielles, le contexte doit absolument primer sur l’Idée : les circonstances sont plus importantes que « le plan », cette recette de cuisine qu’on impose de l’extérieur en essayant de modeler le réel avec violence1. Les pratiques de mouvement sont différentes selon les individus, les phases de la vie, les saisons… Une pratique doit, sinon suivre la vie, au moins être à son service2. De cette conclusion découle une définition particulière de la « réussite ». Quelque chose est « réussi » lorsque, ayant regardé calmement tous les éléments particuliers d’une situation, c’est-à-dire ayant analysé le contexte, on est parvenu à mettre en place un « quelque chose » qui tient debout à partir des différents morceaux qui constituent ce contexte.
Toute expérience esthétique est une forme de méditation
Une « méditation » n’est rien d’autre que le fait de porter son attention sur les choses du réel et de les observer telles qu’elles se présentent maintenant, sous nos yeux. Ce que désigne le terme « expérience esthétique », si cette expérience est justement et pleinement comprise, constitue une forme de méditation. « Aesthesis » signifie « sensation » : une expérience esthétique se produit lorsque l’individu porte sa conscience sur les perceptions sensorielles provenant des cinq sens grâce auxquels il appréhende le monde. (L’« esthétique » dépasse donc largement la seule « beauté » visuelle. Il ne s’agit pas d’une image plaisante.)
Lorsqu’on rentre dans le champ de l’expérience esthétique, on sort du domaine du discours et des mots ; on quitte le domaine rationnel du cerveau gauche. De nombreuses choses complexes et invisibles se produisent : nous aborderons certaines d’entre-elles dans un prochain article3.