La matière et l’Idée

Cet article est le premier d’une série de textes autour de la matière dans lesquels je développe une réflexion en m’appuyant sur quelques mots-clefs. Les notions principales de cet article sont la matière, l’Idée, la vérité, le mensonge, le contexte et l’évolution.

Matière et vérité

On peut penser autant qu’on le souhaite. On peut marcher et réfléchir tout le jour durant ; après tout, c’est gratuit. Pour théoriser, c’est-à-dire rationaliser l’existence, certains mettent sur pied des systèmes entiers. Avec des syllabes qu’on articule, on met de l’ordre dans le monde. Le son des mots donne au réel un sens, et à s’écouter parler, on peut même finir par y croire.

Mais qu’elle me donne tort ou bien raison, c’est toujours elle qui rétablit la vérité : la matière est la reine du monde et l’unique juge du présent. Certains la disent cruelle et sans pitié, mais la matière n’est ni bonne, ni mauvaise ; le réel est seulement posé là. C’est un amas de papiers que nous découpons puis assemblons pour lui donner un sens. Le monde prend forme grâce à la parole ; tout récit est par essence une forme de mensonge.

Il faut parfois se faire tout petit pour se frayer un chemin à travers le réel. On se tient toujours droit, mais on marche plus lentement en hiver, les mots dans les poches, les mains enfoncées dans mes poches pleines de mots. Où vivre ? « À la frontière ». Vers où se diriger ? « Vers la limite ». Dans cet entre-deux, il y a bien assez de place. Un pied dans mon propre délire, un pied dans celui des autres ; la conscience à vif, je marche sur la ligne de la lucidité cynique – et le pas rebondit fermement sur le sol.

Le mensonge détruit le monde

Ceux qui détruisent le monde tentent de le façonner à grand coup de mots. Ils s’intéressent à ce qui est uniquement pour le transformer conformément à l’Idée : ils croient en effet pouvoir modeler le réel avec des concepts. On reconnaît les menteurs à ce qu’ils sont coincés dans l’esprit. Ils sont coupés du corps et haïssent les potentialités inhérentes aux objets du réel : ils essaient de lui tordre le cou en le déformant par les mots. Ils nous embobinent, réussissant tant bien que mal à enrober leur folie dans un discours pour la rendre acceptable. Celui qui tente d’imposer du dehors une idée sur la matière pour la modeler à sa guise se trouve dans l’erreur, et son trop grand éloignement de la matière détruit le corps du monde.

La matière contient l’Idée

L’équivalence entre l’Idée et le mouvement d’une part, et la matière et la stase de l’autre, est une illusion trompeuse. L’expression « en puissance » rend cela manifeste. L’œuf est un poussin en puissance, la graine est une plante en puissance : la matière contient en elle-même la force de devenir ce qu’elle doit devenir. Seulement, ce résultat imprévisible et singulier se soustrait à la manipulation rationnelle. Il se dévoile enfin lorsqu’il est, c’est-à-dire lorsque le mouvement est parvenu à son terme. Les tentatives bornées de former la matière de l’extérieur, conformément à l’Idée, échouent systématiquement. Le résultat ne correspond jamais au concept pris pour modèle, et la force évolutive inhérente à l’organisme s’en retrouve brisée. Il faut revenir aux choses mêmes : la manifestation singulière du phénomène est le noyau d’où part toute évolution. Le point d’aboutissement d’un développement quelconque est nécessairement inconnu et radicalement surprenant.

Le contexte permet l’évolution

Plutôt que d’entraver le libre développement de l’organisme vivant par des interventions extérieures coercitives, il faut permettre l’évolution, c’est-à-dire mettre en place un contexte propice à l’épanouissement des potentialités inhérentes de la matière. Un de nos premiers principes doit être la prise en compte du contexte : nous devons partir de ce qui est au lieu de penser dans un vacuum. Le contexte correctement analysé devient un allié : il est alors possible de maintenir un environnement qui guide nos actes dans le bon sens. L’individu qui agit n’a plus qu’à rentrer dans le processus et à pétrir la pâte du jour de manière inlassable. La répétition et l’accumulation feront aboutir l’évolution : elles mèneront l’organisme au terme nécessaire, mais inconnu, de son développement.