
Introduction
L’organisme humain individuel, c’est-à-dire la personne, est un ensemble très complexe. Les éléments qui le composent sont de nature diverse et les mécanismes qui en garantissent l’homéostasie échappent aux lois de causalité pensées sur le modèle mathématique. Par conséquent, toute philosophie ou toute pratique qui pose comme une prémisse ou comme une solution le morcellement de la personne et le découpage de l’humain commet au mieux une erreur involontaire et au pire un mensonge conscient.
L’état de santé ou de maladie est en grande partie invisible. Invisible est tout ce qui se défait des apparences. L’invisible appartient au domaine de l’âme et de l’esprit. On dit bien « avoir mal au cœur » quand on est déprimé ou d’une conversation qu’elle nous « remonte le moral » : l’Homme n’est pas que pure matière. Examinons dans ce troisième article les nombreux effets bénéfiques invisibles de la culture physique pour la santé de l’esprit.
Entraîner son cerveau à atteindre un état de conscience méditatif
L’exercice physique intelligent exerce sur le cerveau un effet « nettoyant ». Lorsqu’on s’entraîne en pleine conscience, on réalise en effet une sorte de méditation, puisque l’esprit est pleinement concentré sur la matière. Plonger son esprit dans l’activité physique, c’est-à-dire dans le mouvement du corps, permet de « nettoyer » son cerveau. On trouve facilement cet effet dans les activités d’endurance au rythme répétitif comme la course à pied ou la natation, mais également dans les exercices de musculation au poids du corps ou avec des kettlebells. Pour atteindre cet état de conscience, il suffit simplement de se concentrer sur le mouvement pur de la matière qui élimine systématiquement les paroles superflues, les idées fixes et les pensées parasites.
L’activité physique est bonne pour le cerveau, parce qu’elle exige de commander l’activation, l’usage et la coordination des différents muscles. Faire l’effort de se concentrer sur l’exécution correcte du mouvement et combiner un ensemble de gestes dans une activité précise participe au renouvellement des connexions neuronales. Nous rejoignons ici le point précédent sur l’état de conscience méditatif : il est impossible de courir en gardant sa colonne vertébrale stable et étirée et ses épaules ouvertes et non tombantes tout en pensant à autre chose (à sa liste de courses, à ses « soucis » professionnels…). On ne peut pas méditer de manière inattentive et distraite. Si l’on veut nettoyer son esprit, il faut accepter de lâcher ses préoccupations (ou obsessions) quotidiennes et plonger entièrement son cerveau dans la matière.
Au sortir de cette activité, on « récolte » par conséquent une très grande clarté d’esprit. Immédiatement après avoir couru, marché ou nagé, il n’est pas rare de constater une lucidité extrême sur sa situation personnelle ou sur la société, voire de trouver une solution simple à un blocage répétitif désormais dépassé. Ce n’est pas étonnant : en quelque sorte, notre cerveau s’est agrandi, puisque nous y avons fait le ménage. En nous concentrant sur le mouvement même de la matière pure, notre attention a délaissé les pensées qui paressaient dans notre boîte crânienne et, ainsi ignorées, elles en ont fichu le camp. La « méditation en mouvement » entraîne une prise de recul dont il résulte un approfondissement de perspective déclenché immédiatement au sortir de l’activité sportive en pleine conscience.
À mesure que s’estompe cette lucidité extrême assez courte (moins d’une heure) pendant laquelle la conscience est en quelque sorte « à vif » ou « à fleur de peau », un bénéfice supplémentaire de l’activité physique en prend la place : la facilité de concentration. L’effort physique peut s’interpréter comme une « porte d’entrée » qui ouvre à l’effort intellectuel et qui lui est bénéfique. Pendant les deux heures qui suivent, nous constatons qu’il est très facile de rentrer dans une tâche intellectuelle et de s’y plonger sans interruption. La procrastination causée par l’angoisse et les habituelles formes de résistance sont nettement moins handicapantes qu’à l’accoutumée – sûrement grâce à des mécanismes de détente physique en partie hormonaux.
Conserver la santé de l’âme grâce au sport en nature
L’état de conscience et la « fréquence » cérébrale, en tant qu’ils sont des propriétés du sujet, ne sont pas dépendants de l’activité qui les introduisent et les maintiennent. Il est possible d’atteindre cet état de conscience méditatif grâce à l’activité physique dans de nombreux contextes variés. Néanmoins, certaines circonstances y sont plus propices que d’autres. Souvenons-nous qu’à chaque fois que, à des fins d’analyse ou d’enjolivement de la réalité, nous découpons artificiellement le réel en morceaux, nous créons un mensonge, une illusion : nous nous racontons des histoires. Cet état de conscience méditatif n’est donc pas totalement dépendant de l’activité qui le provoque, mais il est impossible de l’isoler et de le découper entièrement de son contexte.
Voilà pourquoi j’aime faire du sport en nature, dans un environnement « naturel ». Je préfère courir en forêt sur un chemin vallonné et j’aime par dessus tout nager dans un lac. Je sors dehors faire du sport pour le plaisir, simplement parce que ça me plaît, pour aller voir comment se porte le paysage. Ainsi, je ne fais pas seulement du sport pour entretenir la vitalité du corps et pour atteindre certains états de conscience ; la santé de l’âme et la beauté de la chose en elle-même et du corps en mouvement en sont d’autres motifs tout aussi importants.
Le sport en nature présente comme avantage supplémentaire qu’il permet de se sentir pleinement vivant dans un monde artificiel et confortable à en mourir. Chercher volontairement l’inconfort pour voir où il nous mène est une définition de « l’endurcissement ». Il est souhaitable d’incorporer dans sa pratique physique des expériences d’endurcissement régulières comme la baignade en eau froide.
Bâtir grâce à la culture physique une habitude que l’on entretient avec une régularité sans faille constitue une forme indirecte d’endurcissement mental. La pratique de la culture physique est une habitude qui fait tenir debout ; la régularité donne de la structure au temps qui passe. On peut aussi prendre l’habitude d’aller voir de temps en temps, par curiosité et à petites doses, ce qu’il y a derrière ce sentiment de douleur ou d’inconfort ; choisir de ne pas s’arrêter à la frontière où les choses commencent à devenir pénibles. Il faut pour cela être curieux et ouvert et envisager la culture physique comme une « recherche » ou une « expérience ».
Le sport comme une structure qui aide à tenir debout
La culture physique envisagée comme une pratique d’« hygiène physiologique » constitue une base fondamentale à partir de laquelle bâtir la solidité de sa personne. Nous avons déjà évoqué à de nombreuses reprises sur ce blog l’importance de se confronter à la matérialité du monde pour, d’abord, se sentir exister, et ensuite pour construire quelque chose dans le réel en n’autorisant pas le temps à s’échapper sans laisser de trace.
Une routine bien pensée apporte de la clarté mentale ; elle présente également différents avantages du point de vue psychologique. En structurant les jours qui passent, elle aide à tenir le coup dans le réel et à ne pas devenir fou. L’entraînement est une pratique. Les pratiques nous aident à structurer notre existence d’une part et à construire notre personne de l’autre (par leurs effets (1) sur la matière et (2) dans les pensées et l’inconscient). La culture physique fait partie des « pratiques quotidiennes » absolument nécessaires pour le maintien de la bonne santé du corps et de l’âme ainsi que pour la préservation de l’intégrité de la personne.
En effet, nous considérons que la personne est cet assemblage complexe et inexplicable d’éléments disparates. Étonnamment, cet échafaudage branlant tient tout de même debout : on se demande par conséquent de quelle nature est la colonne vertébrale qui maintient l’intégrité de l’ensemble. Nous tenons debout grâce à des habitudes, des rituels qui structurent notre existence. Alors, je m’entraîne quotidiennement pour, chaque jour, me rappeler de qui je suis ; pour remettre tout en place ; pour rassembler les morceaux éparpillés de ma personne.
La culture physique est taxée par certains de futilité : puisque le corps est périssable, c’est un signe de vanité que de lui porter tant d’attention. Nous sommes en désaccord fondamental avec cette position. Les nombreuses pratiques appartenant à la culture physique sont des pratiques d’hygiène fondamentales qui ne doivent pas être sous-estimées. Elles constituent la base à partir de laquelle construire beaucoup d’autres petits blocs d’hygiène et d’habitude nous permettant en définitive de mener une existence plus « belle » et apaisée, moins chaotique et plus ordonnée.