La personne est la structure

Introduction
L’analyse de l’article précédent était centrée sur les structures. Nous avons examiné leur nature en soulignant les relations réciproques et bidirectionnelles qui unissent les structures et les individus. D’une taille plus grande que l’individu, une structure s’impose à lui et, semble-t-il, le domine. Toutefois, c’est grâce aux individus qu’une structure persiste dans la durée : elle demeure à condition d’être continuellement perpétuée par des actions individuelles qui la renouvellent.
De cette précédente conclusion – l’influence à double sens entre les structures et les individus, dont découle la dépendance des structures vis-à-vis des individus –, nous avons dérivé l’impératif de l’éthique, c’est-à-dire l’effort ininterrompu de la conduite droite de sa propre vie.
Dans cet article final, nous allons voir que l’individu lui-même est une structure. Nous allons définir ce qu’est la personne et expliquer pourquoi il faut conserver sa colonne vertébrale dans un monde émietté.
La schizophrénie est une fragmentation de l’être
La schizophrénie est une situation de découpage en morceaux dans laquelle la continuité du temps qui passe et l’harmonie naturelle de la personne sont compromises. La personne est émiettée et toute continuité est abolie. La fin de la permanence représente le contraire de l’unité. Il n’y a plus de totalité mais seulement des fragments éparpillés qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Les éléments sont dissociés et ont perdu les liens qui les unissent : plus rien n’a de sens parce qu’il n’y a plus d’ensemble. La schizophrénie s’apparente ainsi au désordre et au chaos.
Une société schizophrène
Nous vivons dans un monde dépourvu de colonne vertébrale. D’abord, le passé qui nous précède a tout disloqué. Le vingtième siècle a déchiré le tissu du monde et a mis fin à tout sentiment de continuité. Les guerres ont réduit le monde et les Hommes en miettes. Pour le dire avec Hannah Arendt : « Le fil de la tradition a été rompu ».
Ensuite, certaines personnes bien vivantes agissent d’une telle sorte que leurs actions produisent certaines forces dans la société qui font évoluer le monde dans la direction du morcellement, du découpage, du désordre et de la fin de toute continuité. Simplement juxtaposés dans le temps, les éléments de l’existence se succèdent mécaniquement, ils glissent et se déroulent. La vie ne devient plus qu’un gigantesque tas, un amoncellement de moments isolés, une collection de faits, de lieux et d’attitudes éparpillés. Sans continuité, la stabilité est compromise. En mettant fin à toute forme de stase, ces forces contemporaines qui morcellent la vie et découpent le réel en morceaux produisent une vie d’errance et de flottement, bannissant l’Homme hors du monde.
Ainsi, sans en être entièrement conscients peut-être, certains individus produisent par leur action une société et des vies schizophrènes ; un monde sans colonne vertébrale.
La solution au problème
Un problème résulte d’un déséquilibre. Tout problème présente une mécanique similaire, peu importent les circonstances. Indépendamment du lieu, de l’échelle, du contexte et de la forme d’un problème, ses mécanismes d’émergence et de résolution sont les mêmes. De cette prémisse, nous pouvons tirer les deux conclusions suivantes.
Premièrement, pour résoudre un problème à grande échelle, il faut l’aborder de la même façon que l’on aborde un problème à petite échelle (à l’échelle de l’individu). Deuxièmement, nous pouvons déduire de cette parenté structurelle qu’une structure change si toutes les petites parties qui la constituent se modifient. Il faut donc aborder le problème des structures dysfonctionnelles du bas vers le haut : si chacun des individus redevient une structure stable, alors le niveau supérieur qui le surplombe (la famille, le village, l’école, l’entreprise…) retrouve un peu de sa colonne vertébrale.
Par conséquent, la réforme de soi, c’est-à-dire la conduite droite et juste de sa propre vie, représente (pour qui se refuse à contraindre les autres) la seule possibilité d’action.
Dans une structure de grande taille, on retrouve les mêmes problèmes qu’à l’intérieur de l’individu. Entre les dysfonctionnements d’une institution et les névroses individuelles, il n’y a qu’une différence d’échelle. De la même façon que la société est un amas d’individus, la personne est un assemblage complexe d’éléments disparates ; l’individu est une structure en miniature. Pour se libérer de l’emprise des « grandes structures » qui nous dépassent, il faut d’abord comprendre que la personne elle-même est une structure.
Nous devons analyser ce qu’est la personne pour comprendre comment elle tient debout. La personne est un mystère que nous ne résoudrons jamais, car sa structure est infiniment plus complexe que les structures artificielles créées rationnellement par les Hommes. L’individu est une structure vivante ; elle n’est donc pas entièrement consciente, dirigée par et pour elle-même, mais est influencée par d’autres choses qui lui sont extérieures et demeurent inexplicables.
Le mystère de la personne
Les membres de l’espèce humaine réunissent en eux des termes opposés : la parole et l’indicible, le calme et l’explosivité, la pensée et l’intuition, le flux et la stase, le visible et l’invisible, etc. L’individu singulier est pour moi un mystère. Qui a pris le temps de regarder en lui-même a vu ses certitudes remises en question. Qui a déjà un peu pensé a senti le vertige de l’immensité et a tremblé devant l’étendue de tout ce que contient l’Être. Qui suis-je donc ? Oh, beaucoup de choses… « Chaque Homme un mystère, chaque Homme une énigme », voilà tout ce qu’on peut dire.
La personne est cet assemblage complexe d’éléments disparates. Très différents les uns des autres par leur nature, une fine mécanique les maintient ensemble. Quelle est la colonne vertébrale qui garantit l’intégrité du tout ? Par quel mécanisme sophistiqué ce bâtiment tient-il debout ? De quelle nature est le fil qui unit les morceaux du patchwork ? Voilà le vrai mystère de la personne.
Présentons ici trois hypothèses concernant la nature des gaines qui nous font tenir debout et assurent notre permanence dans le temps.
Le paysage, les rêves, le temps qui passe
Le paysage et, plus généralement, les lieux, représentent la matière solide du monde. Le paysage et les pratiques par lesquelles on s’y rapporte sont un pilier essentiel de la permanence et du maintien de l’unité de la personne. Le rapport visuel (avoir vaguement conscience d’un arrière-plan ou le regarder activement) ne constitue qu’une toute petite partie du lien entre l’Homme et le paysage. On se construit avant tout en s’y rapportant d’une manière active, de façon régulière et ininterrompue, un jour après l’autre : marcher dans le paysage, cultiver une terre, y faire vivre des animaux, y construire quelque chose, etc. Le paysage est cette constante qui change toujours mais ne bouge jamais. Les circonstances ne sont pas identiques : le jour est différent, je ne suis pas le même, l’air n’a pas la même odeur et le ciel n’a pas les mêmes nuages. Malgré ces fluctuations qui sont celles de tout organisme vivant qui persiste à travers le temps, c’est toujours ma personne qui se rapporte à ce même paysage.
Le paysage est un premier exemple d’« autre » extérieur à moi-même : un second terme grâce auquel je me construis en m’y rapportant. Le contact avec autrui est primordial pour la permanence et le maintien de la personne, car il construit et modifie l’image que l’on a de soi-même. L’« ami » est cet autrui que l’on a apprivoisé, que l’on connaît ; un visage familier dans la foule est comme une béquille, quelque chose de solide qui nous aide à tenir debout.
Peut-être que ce sont aussi nos rêves qui nous font tenir debout. Sous la multitude de formes que prend le rêve, derrière l’apparente diversité de ses tentatives d’expression, se cache peut-être un indicible « quelque chose ». Il s’agit du noyau du rêve d’un individu ; son rêve ainsi « condensé » dans son essence constitue peut-être la colonne vertébrale qui le fait tenir debout.
Ces hypothèses ne sont pas entièrement satisfaisantes, car ces trois éléments (le paysage, autrui, les rêves) sont extérieurs à l’individu ; nous les qualifions donc de colonnes vertébrales « exogènes ». Elles ne suffisent pas à expliquer le mystère de la personne. Nous devons plutôt chercher un facteur endogène. La colonne vertébrale finale qui assure la permanence de la personne n’est alors, semble-t-il, rien d’autre que le temps qui passe. C’est la vie elle-même qui nous fait tenir debout – à condition que nous fassions, par nos pratiques, activement usage du temps qui la constitue.
Conclusion et ouverture. Les tâches aveugles et sortir de son système
Pour ne pas devenir fou, il faut par tous les moyens préserver l’intégrité de sa personne. L’individu doit reconstituer et maintenir sa colonne vertébrale. Nous avons compris que la personne était un bâtiment ; une construction sophistiquée derrière un chaos apparent. Il faut désormais s’observer soi-même de l’extérieur pour tenter d’identifier les pièces qui constituent notre être. Avancer sur le chemin de la connaissance de soi, c’est cartographier les pièces qui forment la structure. Le mécanisme opaque et mystérieux qui fait tenir l’ensemble nous restera inconnu. Quelles ont été mes colonnes vertébrales passées ? Quelles sont, aujourd’hui, mes « colonnes vertébrales » ? Qu’est-ce qui me fait tenir debout ? Qu’est-ce qui garantit l’unité de ma personne ?
En examinant sa propre façon de fonctionner, l’objectif est de repérer les constantes de notre système. Il peut d’abord s’agir d’éléments concrètes ; on connaît l’importance des pratiques ritualisées comme la marche, la lecture, la culture physique, l’écriture…, pour la stabilité mentale et émotionnelle de l’individu. On prêtera également attention aux tendances générales (tendance à la rumination, à l’anticipation…), en anglais « behavior patterns ». Lorsque l’on a identifié des schémas structurants, on peut les modifier, graduellement et avec patience.
Le contact avec autrui, c’est-à-dire ce qui est différent et extérieur à l’individu, lui permet de ne pas rester enfoncé en lui-même. Autrui me décentre vis-à-vis de moi-même ; il constitue un point d’observation extérieur me permettant d’identifier mes tâches aveugles. Il m’autorise, pour un instant, à être « en dehors de moi-même », à sortir de ma structure, à quitter mon système.
Qui suis-je ? Cette question nous démange parfois ou nous donne le vertige. Pour savoir qui l’on est, il faut se souvenir de trois choses. Il faut se souvenir de ce qui nous précède : nos ancêtres nous rappellent d’où l’on vient. Il faut se souvenir de ce qui nous dépasse : nous ne devons attendre aucune réponse du mystère de l’existence. Il faut se souvenir d’où on veut aller : jamais nous n’avons le droit d’oublier nos rêves. Il faut ensuite obéir. Il faut obéir à nos mots : la parole donnée à autrui, la parole écrite, la parole que l’on se répète à soi-même. Enfin, il suffit de se reposer sur le jour lui-même et d’obéir au temps qui passe : pétrir la pâte du jour est tout ce que nous devons faire.