
La nature des structures
Une structure est une forme parmi d’autres d’institutionnalisation des comportements. Un comportement humain est une action libre donc aléatoire et imprévisible. En leur imposant une régularité, la structure fixe les comportements. Elle leur donne une permanence dans le temps. Puisqu’elle n’est rien d’autre qu’une construction humaine destinée à induire et donc contrôler les comportements – en en rendant certains faciles et naturels et en en interdisant d’autres –, alors la structure subsiste uniquement parce qu’elle est perpétuée et réinstituée par chacun des gestes de ceux qui obéissent. La relation entre les éléments est à double sens : les structures qui dirigent nos comportements dépendent elles-mêmes de ces comportements pour se maintenir dans la durée. Chacun de nos gestes quotidiens renouvelle, et ainsi solidifie, des structures.
Structures et comportements
La structure est première ; en tant que forme d’institutionnalisation des comportements qui borne (restreint et dirige), sa fonction est de diriger les actions des individus. La structure est portée, soutenue et renouvelée par les actions quotidiennes des individus – y compris et en particulier par les plus « anodines ». Les institutions sont formées par les comportements. La masse est constituée d’individus. Par conséquent, la façon dont je mène ma vie importe. La juste conduite quotidienne de ma propre vie revêt un sens moral. Notre humanité nous impose d’elle-même certains devoirs. Agir avec justesse et droiture dans l’instant présent, c’est l’unique chose que l’on peut faire, c’est ce que la vie attend de nous.
Chaque comportement porte et soutient certaines structures. Par nos actions quotidiennes, nous renforçons ou fragilisons des structures existantes. Chaque fois que nous choisissons un chemin inconnu ou peu emprunté, nous inaugurons de nouvelles structures. « Simplement faire autrement, à chaque fois que cela est possible ou que cela est attendu de nous » – car l’individu minuscule ne peut pas faire autre chose.
Celui qui pense, celui qui suit, celui qui est fâché
Cherchant une racine unique au mal qui est le nôtre, creusant pour trouver des « causes profondes » à ce qui nous arrive, celui qui s’est enfermé dans sa théorisation du réel ne récolte que tristesse et noirceur. L’analyse est rarement satisfaisante, car les chaînes causales sont multifactorielles et les mécanismes sont complexes. L’attitude opposée, consistant à baisser les bras et à s’abandonner à la douce tiédeur de la structure, n’est supportable qu’à court terme. Au fond de lui, celui qui « suit » (der Mitläufer) a mauvaise conscience, car il sait bien que son obéissance est une insulte à sa liberté d’Homme. Enfin, l’attitude du rebelle produit elle aussi un blocage. A court terme, il est libérateur d’envoyer valdinguer (mentalement) « le système ». Mais cette attitude devient rapidement la posture de quelqu’un qui est fâché contre la vie, et cette colère abîme la personne.
Alors, comment se libérer des structures ? En cessant de les renforcer par nos actions et comportements quotidiens ; en « faisant autrement ». La seule voie possible, c’est d’agir droitement avec le calme tranquille de toute action moralement juste. Du point de vue collectif, nous espérons qu’ainsi, certaines structures qui ne nous obéissent plus, c’est-à-dire qui sont devenues hors de contrôle et nous desservent, se transforment. Du point de vue individuel, c’est en agissant de manière juste à chaque fois qu’il le faut, c’est-à-dire en ayant une attitude « éthique », que nous pouvons nous libérer des structures. A court et moyen terme, cette séparation se produit avant tout dans l’esprit. A long terme, en construisant sa propre autonomie, c’est-à-dire son indépendance matérielle vis-à-vis des structures, on s’en libère dans les actes. Il faut pour cela construire des structures d’un autre type ou identifier des structures plus souples et moins coercitives déjà existantes.
