Mettre en forme son délire – une tentative

Je suis debout tout en haut. Je m’appuie contre le muret en pierre et je regarde mes mains – toujours les mêmes. Il n’y a plus que le corps ; en vérité, il n’y a jamais rien eu d’autre que lui.
Quelque chose me brûle à l’intérieur. Nous nous sommes croisés et quand j’ai touché ton bras, j’ai senti ce que les autres appellent ta folie. Elle a fait écho à mon propre désespoir que je traîne depuis trop longtemps. Parfois, il m’arrive de sortir de moi-même ; alors je regarde la scène de très loin et j’ai comme un rire mauvais. Je me demande qui est vraiment le fou dans l’histoire.
J’aimerais y retourner. Il faut aller plus loin, marcher jusqu’à la limite et entrer en elle. Je veux courir jusqu’en haut de la montagne. (Bon sang, je dois atteindre ce muret de pierre tout en haut.)
Je me souviens de ce jour précis : avec un petit coup de menton vaguement solennel et un sourire de travers, tu m’avais serré la main pour la première fois. Il y avait dans tes doigts et ton regard tout l’amour et le désespoir qu’un Homme peut contenir avant de se déchirer définitivement en deux. J’étais rentré chez moi avec un sourire aux lèvres, pensant à quoi pourrait ressembler le monde si j’avais enfin du courage.
Cet autre jour, tu m’avais dit avec cet air sérieux derrière lequel se cache toute ton auto-dérision : « J’essaie d’écrire un texte sur cet endroit précis – là où les rêves vont au rebut ».
Quand tu formules quelque chose, tu le dépasses déjà : le mot le déracine de l’intérieur de toi-même. Parfois, tu extrais de ta poitrine ces belles choses qui nous surprennent. Tu saisis l’affect avec une très grosse pince et tu le balances tout nu sur la vieille table de la cuisine – bon pour offrir à autrui.
Je pense que tu as raison d’écrire ainsi pour toi seul. Tu marches au devant de toi-même, tu as une longueur d’avance. Sans même le vouloir, tu restes jeune à l’intérieur. Régulièrement, des cellules mortes te quittent – un effet secondaire de ta drôle d’ascèse. Tu as raison, mais je ne te le dis pas.
Je n’ai donc rien répondu. On a tous un paquet de rêves en stock, pas vrai ? Sinon, comment ferait-on pour tenir le coup – pour tenir debout ? Dans le couloir, j’ai souri. J’ai mis les mains dans mes poches et j’ai serré mon pouce avec mes autres doigts. J’ai pensé à toi qui trouvais toujours quelques amandes ou des noisettes dans ta veste quand tu y enfonçais les poings avec un air revanchard, « juste au cas où ». Je me suis penché pour renifler la manche de ton manteau en laine ; sans grande surprise, cela sentait bon la chèvre.
C’est moche d’être fâché contre la vie, mais je ne t’ai rien dit. Je n’en parle à personne : il faut savoir cacher son jeu. Je suis jeune, alors bien sûr qu’il me reste encore des rêves, je les sens bouger au fond de mes poches ; l’alpage et l’écriture, ce sont mes deux derniers rêves. Les rêves, c’est du sérieux, alors il faut savoir rester pudique en la matière. Chaque soir, je m’enroule sur moi-même, je me replie et je me ferme pour me reconstituer. Avec le temps se durcit cette membrane robuste. L’intériorité, on ne peut pas me la prendre ; c’est ce que personne ne verra jamais.
Examinez-le de très près. Quelle est l’étendue de votre mensonge ? Il se constitue avec le temps, ç’en est le rejeton illégitime. Le mensonge est le fils haï du temps qui passe. La plage naît des grains de sable. L’accumulation ignoble de tous ces minuscules mensonges quotidiens, légèrement perceptibles quand ils se déposent juste là, à la surface de la peau, forme un tas inacceptable pour la conscience. Le mensonge nous avale lentement, on s’y enlise, il nous ronge et nous transperce. Quelle quantité de mensonge un Homme peut-il accepter avant de se rompre, et quel en est le prix ?
Je voudrais m’asseoir quelque part : je rêve d’un vrai banc bien solide. À midi, il s’est mis à neiger. Je ne l’ai pas vu venir tant j’étais enfoncé dans mon délire ; sur toutes les maisons tombaient les petits flocons de mensonge. Je sentais dans ma poitrine osciller l’aiguille du jour, et – oui, j’en suis sûr, j’ai senti un peu de ta folie quand je suis passé à côté de toi. Je marche sans répit, car le réel me gratte. Il me semble que je n’ai pas d’autre choix, mais j’aimerais tout de même m’asseoir quelque part. « Il faut rester en mouvement pour ne pas avoir froid » : j’ai beau partager ton avis, je maintiens que j’aimerais bien m’asseoir quelque part.
J’ai compris plus tard que depuis tout ce temps, j’essaye de m’asseoir entre deux chaises ; c’est impossible. Je le sais, mais je ne peux pas m’en empêcher et j’essaie encore de temps en temps. Ça ne fait rien : il suffit d’y penser et de toujours tomber encore. Aujourd’hui, la main fermement accrochée à la barrière, je sais (c’est ce que me chuchote le métal froid) que toute pathologie provient du décalage, mais que l’on n’accède à soi-même que grâce à autrui.
J’ai pensé à mes mains sur la rambarde de l’escalier et à ton regard qui s’y était accroché quelques secondes. Comme j’avais honte de mes doigts rougis ! Pourquoi faut-il toujours que je cherche à me détruire pour des broutilles, pour des choses insignifiantes ?
Chez nous, on sort progressivement de l’enfance. On passe de l’autre côté pas à pas, à mesure que l’on prend conscience des mensonges des adultes. Ici-bas, les mots sont comme des briques qu’on empile, c’est l’usage. Ils servent à construire les mensonges et les rêves (c’est presque la même chose). La première tromperie des adultes, c’est leur tentative grossière de draper le réel dans un amas de mots. On s’y prend les pieds, dans ce gros tas de mots qui dissimule. La vie n’est pas ce qu’on en dit. Je vous le demande une fois pour toutes : où est le lieu ? Où est ce quelque part que l’on promet à chacun lorsqu’il vient au monde ? Mes mains rougies et mon souffle dans l’air froid : la personne est le lieu, la douleur est le lieu – c’est tout.
Tu as commencé en disant : « Comme l’humain est ambivalent ». Moi, paradoxe sur pattes, je ne pouvais qu’être d’accord. « D’un côté, l’Homme est très simple, car il fait toujours les mêmes erreurs. Sa vie est une succession de schémas qui se répètent, et parfois, j’aimerais sortir par la fenêtre. » Tu parlais des dessins, des traits et des lignes parfaitement identiques sur la toile cirée dans la cuisine : « comme l’individu est parfaitement prévisible, une fois qu’on en a saisi la logique ! ». Moi, l’Homme me fascine depuis toujours, justement parce qu’il peut décider de changer. « Attends-donc que la vie te surprenne », j’ai pensé.
Vus de loin, les chemins de l’habitude sont doux et se déroulent sous nos pieds. En réalité, le rythme du jour est une composition sophistiquée faite de plein de petits éléments finement arrangés ensemble. De même, la personne est cet assemblage très complexe d’éléments disparates. Je me demande s’il est possible d’identifier le mécanisme si délicat par lequel apparaît l’harmonie entre des éléments si différents. Qu’est-ce qui tient les parties de l’ensemble ? Quelle est la colonne vertébrale à laquelle sont attachées toutes les articulations, elle qui maintient avec souplesse et non violence ? Je t’ai posé la question plusieurs fois, comme s’il s’agissait d’une évidence à laquelle tu avais la réponse.
Je t’ai dit : « C’est le paysage qui nous maintient debout ». J’aimerais qu’il en soit autrement, mais aujourd’hui, je crois plutôt que les rêves sont notre béquille. Ils font la jonction entre le présent et le futur. Moi, je suis un grand puits de Sehnsucht. Chaque soir, comme si je n’avais pas assez mal au cœur, il faut que je pense au passé, encore et encore, jusqu’à l’écœurement. Je me dis : « Vivement que se termine l’hiver de l’âme », comme si mon chagrin avait une date de péremption. À force de se rouler ainsi dans sa tristesse, on finirait presque par y croire.
Aujourd’hui, il y a encore des choses qui me réveillent la nuit – ma conscience, mon urgence. Parfois, j’ai envie de tout envoyer valdinguer ; je ne le fais pas à cause de cette poignée de mains et du muret tout en haut. De temps à autre, nous nous souvenons que nous sommes capables de parler le langage éternel de l’âme, et alors, nous rencontrons des frères. Ce jour-là, à l’abreuvoir, j’ai vu quelque chose qui ressemblait à la lumière de l’être.
« C’est ma folie, c’est mon délire », j’ai pensé ; « j’y tiens comme s’il m’appartenait vraiment ». Certes, tu n’as pas tort quand tu dis te méfier de ceux qui ont l’âme trop propre, mais la vraie folie n’a rien de drôle, tu devrais le savoir. Sur le mur sale, il est écrit : « Le mystique se baigne dans le puits où le fou se noie ». Cette formule est séduisante, mais la séparation trop nette entre deux archétypes grossiers ne rend pas justice à la complexité du réel. Le mur a beau parler, peu importe : tout Homme qui s’est déjà posé la question porte en lui à la fois le mystique et le noyé.
Tu m’as surpris dans la cuisine, j’avais le visage gonflé et les yeux rougis. La main posée sur mon bras, tu t’étais moqué gentiment : « Toi et ta haine… Vois comme elle te bouffe ». Oui, ma profonde détestation de tout ce qui abaisse l’Homme et l’abêtit, elle aussi me maintient vivant. « La démesure de mes mots n’est que le pâle reflet de la démesure de mes sentiments » (Marina Tsvetaieva). Ma haine de ce qui est mauvais est proportionnelle à mon amour de ce qui est bon. Vous savez bien ce qui est indigne de vous-même ; je n’ai plus rien à dire, je me tais.
Réfléchissez à votre mensonge. Les menteurs resteront toujours les ennemis de la poésie. La poésie les effraie parce qu’elle est trop proche du délire et de la folie ; elle appartient au domaine de l’irrationnel. Dans cet entre-deux infiniment humain, les choses ne sont pas claires. Le fou tente d’exprimer ce qu’il sent, cet invisible qu’il perçoit dans le réel. Son langage opaque fait peur aux menteurs ; voilà pourquoi ils haïssent la poésie.
Ce jour-là, près de la croix, la bouteille est tombée sur le sol et s’est brisée deux fois. Ils appellent « folie » cet irrationnel inconnu et dangereusement imprévisible qui niche dans l’Homme depuis toujours. Ils se trompent. La vérité, quand on la regarde de près, est souvent étrangement proche de cela même qui a été banni dans le champ du « déraisonnable ».
« C’est interdit », « ce n’est pas permis » : en établissant une frontière nette, les menteurs excluent cet entre-deux opaque du domaine de l’acceptable. La boue ne doit pas faire partie de la vie humaine. Nous voulons nettoyer l’Homme pour de bon, le rendre propre et lisse. Nous voulons le rapprocher de la machine et l’éloigner de l’animal.
Je m’intéresse aux actes par lesquels nous traçons quotidiennement la frontière entre le normal et le pathologique. Ce qui est désigné comme anormal et par qui, cela ne m’intéresse pas, car la folie a été brisée deux fois. Dans notre monde discontinu, la ligne de démarcation ne vaut plus. Nous vivons dans une gigantesque névrose ; certains s’en réjouissent et tentent de lui faire atteindre son point culminant, d’autres vivent à sa marge et pèsent de leur poids minuscule contre une machine aux grandes roues. Autrefois, du temps où il nous restait des rêves, on pensait que les idées aussi formaient la matière du monde ; il est alors notre devoir de creuser cela même qu’ils appellent « folie » ou « déraison ».
Les menteurs essaient toujours de tromper le temps, ils ne peuvent pas s’en empêcher ; c’est même à cela qu’on les reconnaît. Ils se disent indépendants, prétendent pouvoir faire n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand. Ils se croient libres et pensent pouvoir s’affranchir de la matérialité du monde. Les menteurs restant des êtres humains, c’est-à-dire des animaux soumis aux lois de la biologie, ils se heurteront nécessairement à la matérialité du monde.
La première loi de la matière est celle du temps qui passe. Le temps, c’est tout ce qu’il y a, tout ce qui est réel. Le temps est la matière même du monde. Invisible, il est paradoxalement ce qui est le plus solide. Le temps qui passe est le symbole impitoyable de la matérialité de notre existence. Être sage, c’est comprendre que les Hommes doivent obéir au temps, car ils lui sont soumis.
« Tu ne dois plus avoir peur de perdre tes idées », dit-elle, « car elles t’appartiennent, elles sont dans ton corps ». Tout prend du temps. Avec le temps, les idées s’accumulent, elles forment une seconde peau. C’est pourquoi on ne peut pas changer d’idées : ce sont les nôtres. Nos idées intimes, c’est notre chair même. Épais, le poème s’épaissit : « Nur von den Dichtern erwarten wir Wahrheit ». J’ai compris plus tard que tu parlais là de la vérité, très différente de la rhétorique. Les mots creux des menteurs sont vides et interchangeables.
Aujourd’hui, il pleut et dehors le vent souffle. Je pense à comment cet autre souffle, celui sous mon diaphragme, m’a porté toute la journée d’hier. Tout était simple et silencieux et je pense à « la plénitude de l’être », ou quelque chose comme ça. Le contraste avec mon agitation présente n’en est que plus grand. À mesure que se forme dans ma tête l’image sensible du souvenir sous la croix, quelque chose me brûle à nouveau et je pense au printemps et au pommier, à ce pommier précis qui n’existe plus, et au verger du poète.
J’ai repris mon souffle, appuyé contre la croix en bois, et j’ai une fois de plus regardé mes mains. J’ai pensé à tes propres mains, puis au chat de la voisine, au délire de la voisine et à mon propre délire. J’ai regardé les maisons et les usines en dessous, six cent mètres plus bas. Tout à coup, le soleil a percé la couche des nuages. Je crois qu’on appelle cela la vallée du Rhin ; je vois sous le nuage des montagnes que je ne connais pas et je pense à l’eau qui coule jusque très loin, tout en bas.
Un jour, j’aimerais faucher une prairie à la main. « Rien d’autre le corps : il n’y a jamais rien eu d’autre que lui. » Je veux atteindre la limite brûlante. Je ne sais pas ce qu’il y a après : je veux aller voir derrière. Dans mes notes, il y a ces mots que j’ai écrits pour me tenir droit ; ensemble, ils forment une montagne. Elle m’a dit : « Tiens-toi droit et essaie de vivre ». Chaque jour qui passe est une tentative. Il me semble que je vole autour de ma vérité en des cercles de plus en plus étroits, mais jamais je ne parviens à l’atteindre. Mes mains se referment sur du vide. Tant pis ; j’essaierai toujours, inlassablement, de formuler cette chose qui se tient debout, là, de l’autre côté de mon cerveau.
Tu as dit : « C’est comme ça et pas autrement ». Tu avais les yeux pleins d’amertume et tu ressemblais à un enfant. « Qui êtes-vous ? Montrez patte blanche ! ». Impossible, je suis tout et je ne suis rien à la fois. Je reste en mouvement, comme tu me l’a appris, alors je suis insaisissable. Tous les jours, il faut remettre sur le métier son ouvrage. La pensée et l’écriture forment une gaine qui me maintient. Je ne veux pas devenir comme eux. Je ne veux pas devenir comme les crocodiles qui rient avec leurs grandes dents jaunes.
Un soir qu’il faisait déjà nuit alors que je rentrais, le petit vent m’a chuchoté quelque chose. Je ne veux pas mourir parce que je veux vivre, vraiment vivre : « Viel lieber will ich raschen Tod erwerben,/Als, so verschmachtend, lebenslang zu sterben » (Joseph von Eichendorff). Ne pas soi-même être dans cet état détestable de vie molle, de non-vie, où le temps passe si lentement et l’eau ne s’écoule plus. Ce n’est pas une existence digne de ce nom : on se traîne à travers le temps et on meurt à petit feu. Pour ne pas mourir, il faut côtoyer la vie le plus souvent possible.
Les plis de ton pantalon quand tu t’accroupis pour regarder les canards sur le lac… Un enfant symbolise l’inconnu et l’indétermination de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus fort, quelque chose d’irréductiblement imprévisible. On rencontre pourtant dans chaque existence individuelle une déclinaison des mêmes grands thèmes : l’universel paraît recommencer dans chaque existence individuelle. Notre unique tâche est alors de pétrir ces questions éternelles, telles qu’elles se présentent dans cette existence singulière, unique et non-reproductible. Pour cela, nous sommes guidés par ceux qui nous précèdent : les disparus nous indiquent une direction. Quand je marche dans la neige, je me retourne parfois pour regarder la trace encore fraîche de mes pas.
Le paysan et le poète sont tous les deux maintenus par la même structure. Ils s’appuient sur le même bâton. Leur colonne vertébrale est le paysage. Le paysage entier est un poème, un corps gigantesque constitué de nombreux membres. La personne est cet assemblage complexe d’éléments disparates. Les rêves nous maintiennent debout, ils nous font tenir droit.J’ai toujours rêvé pour me tenir chaud. J’ai toujours aimé parler avec moi-même. Il s’agit maintenant de vivre, avec le corps, dans le prolongement du rêve.