Où chercher ? Les mots de la langue

catégorie

«, »

D’un côté, il y a la vraie vie – celle avec le sang et la sueur, avec le soleil qui fait plisser le front et la neige qui fait gonfler les doigts. De l’autre, il y a la vie en plastique, une pastiche de vie, une contrefaçon pleine de tristesse et de lourdeur. Cette douleur pesante dans la poitrine lui fait écho : je ne supporte pas les menteurs.

On peut se lamenter sur ce qui est : cela nous enferme dans la tristesse. Je préfère sortir dehors, aller voir ailleurs. Tenter de tourner le dos à la laideur ne se fait pas par la pensée, mais par l’action concrète. Savoir revivre signifie réapprendre la vie – une vie intimement liée au travail. Dans cette vie, le travail est mêlé à l’existence elle-même. Tout est grave, tout est solide, tout pèse son poids.

Le monde a été abîmé dans sa matérialité. Nos outils industriels modernes en ont modifié la structure même. Nous ne disposons donc que de maigres traces. Nous entamons une enquête difficile et quotidienne : il faut avoir l’œil ouvert en permanence, il faut regarder partout. Quelles pistes pouvons-nous suivre ? Quelqu’un ou quelque chose peut-il nous guider ? Où chercher pour trouver les morceaux de la vie disparue, de la vraie vie ?

Il faut déjà chercher dans les livres, dans le texte, dans les mots de la langue.

Le monde est matériel. Il n’y a rien derrière les apparences. Les Hommes, des animaux soumis aux lois de la biologie, ne pourront jamais dépasser la matière ; il n’y a rien au dessus d’elle. La matière est cependant toujours mélangée à l’idée – ou plutôt : l’idée elle-même est matière.

Au lieu de chercher à croître en volume et à étirer le réel en le contraignant (la fameuse « prise de masse » dans toutes ses déclinaisons), il faut plutôt le densifier. L’intérêt est à trouver dans les choses telles qu’elles sont, devant nos yeux – il n’y a rien derrière, il n’y a rien de caché, il n’y a pas d’ailleurs. Cet arrière-pays que nous cherchons désespérément est contenu dans les choses elles-mêmes.

Je crois que tu n’as pas regardé d’assez près : quand on ouvre les yeux, le réel prend de l’intérêt. Le monde a de la densité quand on essaie de le déchiffrer. Les promenades sont riches pour qui connaît l’histoire de la région qu’il parcourt. C’est l’invisible contenu dans le visible qui donne au réel sa densité.

Le sol a beau être bien solide sous mes pieds, le réel est fait de plusieurs couches. À la surface des choses flottent les noms qu’on leur a donné. Les lieux-dits, les rues, les chemins sont tantôt des rappels de ce qui a été, tantôt des indices sur ce qui pourrait être ou qui ne sera plus jamais. Ils forment la matière dont sont faits les rêves.

La prétentieuse « Forststrasse » mène aujourd’hui à un petit bois habité par trois chevreuils aux fesses blanches. À « Wolftobel » et « Rehetobel » vit aujourd’hui une famille de renards. « Schwarzer Bären » – quelqu’un a-t-il vraiment déjà vu un ours dans cette clairière ?

« ‘Mor-gen’ (m.). Altes Feldmass von unterschiedl. Ausmass, 25-34 a., urspr. so viel Land, wie man mit einem Gespann an einem Morgen pflügt. » En allemand, l’unité de mesure d’un acre (un demi-hectare) signifie littéralement « un matin » : à l’origine, elle correspondait à la quantité de terre que l’on pouvait labourer à la charrue en une matinée. Cette définition témoigne donc d’une vie dans laquelle le temps est indissociablement lié à la matérialité du monde.

Ce réel si dense, collé à la vie, si proche de la vie elle-même, il semble avoir disparu. Il est devenu invisible. Nous ne disposons que de restes : des textes, des noms, des mots écrits ou dits. Il faut donc chercher dans ce qu’on ne voit pas. Mais si les rêves remplissent l’âme, ils nourrissent dangereusement le puits sans fond de la Sehnsucht. À force de s’y abreuver, on se noie dans son délire ; à trop rêver, on oublie le réel.

Alors, demandons-nous à nouveau : où chercher pour trouver les morceaux de la vie disparue ? Dans cette quête désespérée, il ne reste que la matière : ton corps et le bruit de tes pas sur le sol. On dirait bien que tout le reste ne compte plus.

Il faut chercher en soi-même. Il faut chercher dans les désirs profonds de son cœur, il faut examiner soigneusement les proies que chaque nuit notre inconscient nous rapporte depuis les profondeurs du sommeil. Il faut chercher dans son imagination des miettes qui restent peut-être de cette ingéniosité ancestrale ; il faut rêver, et il faut réfléchir. Suivre des indications à la lettre ne nous est pas possible. Nous devons nous saisir de l’ancien pour en faire quelque chose de nouveau ; étudier notre héritage et inventer à partir de celui-ci. Quand on marche dans des traces, on fait vivre le passé dans le présent. La parole devient un geste ; le mot vaporeux marche au devant de lui-même. Chaque action renforce une chose et en détruit une autre. Il faut continuer à avancer, guidé par les mots de la langue.