
Conclusion théorique
Cet exemple personnel de bonheur quotidien est une illustration des considérations théoriques exposées dans les articles précédents.
Mes recettes de pain sont des créations libres et spontanées, qui n’ont d’autre but que de me remplir le ventre (et aussi le cœur). Le bonheur à base de kéfir et de pain est un bonheur simple et utile : pour être heureux, désire ce dont tu as besoin.
Le vrai bonheur est « honnête » ; il doit provenir d’un désir individuel. Ce genre de désir se distingue nettement des envies artificielles créés par la société de consommation. Il faut fabriquer son bonheur soi-même.
Le bonheur s’établit dans le temps long. Pour construire son bonheur, il faut introduire dans son quotidien de petites choses banales, auxquelles on met un soin particulier, et les répéter pendant une durée de temps très longue. Ainsi, avec des essais et des ajustements, on réussit à développer une pratique, une « routine ritualisée » qui est réellement la nôtre.
Les deux exemples présentés ici concernent le corps et l’alimentation. Ce sont des choses solides, « élémentaires ». Le corps se met en mouvement (littéralement « en marche ») : je marche sur un autre corps (le paysage) pour aller chercher de quoi nourrir mon propre corps. L’alimentation dit également beaucoup du rapport qu’on a à soi-même, de comment on se considère soi-même. Je ne suis pas parfaite et j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais ma grande fierté et réussite actuelle, ce sont mon kéfir et mon pain.
Se nourrir est une chose élémentaire, commandée par notre biologie et au service de notre corps. De même, l’agriculture est un pilier de toute société. Par nos achats et notre façon de nous alimenter et de consommer, c’est-à-dire par notre « style de vie », nous soutenons un certain type de société1. Nous portons certains modes de production et de consommation et les relations qui leur correspondent. Personne n’est « autonome » en étant isolé des autres. Je reconnais avec plaisir mes multiples dépendances ; je préfère dépendre de cette famille voisine, dont je connais le visage et le prénom, de leur travail et de leurs vaches, plutôt que d’une chaîne de grandes entreprises.
Réflexions philosophiques conclusives
Le bonheur est dans les processus (« faire », non pas « avoir » quelque chose). Nous le voyons dans l’exemple du trajet à pied avec le paysage, dans l’exemple du pétrissage à la main devant la fenêtre : le processus est irréductible à un supposé « résultat ». Marcher jusqu’à la ferme n’est pas la même chose que d’y être emmenée en bus. Pétrir son pain jusqu’à sentir ses avants-bras n’est pas la même chose que de déposer sa pâte dans la cuve d’un robot. Je fais mon kéfir moi-même pas seulement pour pouvoir boire « mon propre » kéfir, une boisson bonne pour ma santé et au faible impact écologique. Cela m’apporte aussi de la joie parce que le processus de fabrication est d’une certaine « beauté » et a du sens pour moi.
Marcher dans le paysage mélange le « faire » et l’« être », l’activité et la passivité. Quand on marche, on est actif : notre conscience est dans notre corps et non dans notre esprit. Cette action est néanmoins contemplative : ce qui compte, c’est aussi simplement la présence du corps dans le paysage, sur le paysage.
Le paysage est la source de joie la plus importante dans mon quotidien. Quand je me rends à pied quelque part, je me sens vivre, être vivante. Je sens le chaud, le froid, la pluie, la neige. Je suis avec le paysage. Surtout, j’obéis à la matière : j’obéis à la météo, au chemin pentu qui parfois glisse, ce chemin pentu que je sens dans les mollets. J’obéis au rythme du jour (l’aller n’est pas le même que le retour), je suis le rythme imposé par mon énergie, j’obéis à mes cuisses fatiguées le vendredi. J’obéis.
Pour être heureux dans ce monde qui est le nôtre, pour n’être ni aigri, ni niais et se voiler la face, il faut faire deux choses. Il faut d’abord accorder aux belles choses qui existent déjà l’attention qu’elles méritent. Nous réussissons cela en état présent et en faisant attention à la poésie du quotidien. Il faut ensuite créer de la « poésie du quotidien », intégrer de la beauté dans ses actions quotidiennes. On réussit cela grâce au souci ; par au soin que l’on porte aux choses. La « poésie vécue » et la « beauté du quotidien » peuvent nous sauver. Il s’agit de faire le bien, de faire attention et de faire bien.
Conclusion poétique
En rentrant chez moi par le chemin de randonnée que j’emprunte quatre fois par jour sans exception, j’ai réalisé quelque chose. La fin de journée était juste en face de moi et le soleil me tapait dans le visage. Alors que je regardais la neige sur les collines et, en levant la tête, l’église blanche contre un bout de ciel bleu, ça m’a frappé comme une évidence : je tiens désespérément à la vie !
La petite beauté du quotidien est une arme dont nous disposons. Elle est à utiliser chaque jour dans le combat contre la réalité.
« Keep your head up/We’re fine
Just keep your head up/I swear we’ll be alright
Keep your head up/My friends, my friends
Keep your head up/I swear »2
Dans le bruit et dans l’agitation, dans le chaos du monde extérieur, il faut rester droit malgré les secousses. Il faut sentir ce noyau de calme et de stabilité qui est le nôtre, que nous savons être le nôtre ; qui est en chacun de nous.
Il faut lutter pour être celui qui : celui qui reste droit, celui qui marche contre le vent, celui qui court sur la colline.
1 Voir l’article de blog « L’individu contre les structures »
2 https://www.youtube.com/watch?v=nbShypf2338&list=PL2O-Ga46dJHvX_pR_7juamxuHiSWBOfY9&index=12