
Comme un courant d’air glacial
La rencontre avec la philosophie est une expérience déroutante qui correspond à une perte de repères. Si on commence à penser parce qu’on cherche des réponses, on a frappé à la mauvaise porte. La philosophie est une discipline qui désarçonne. Qui se tourne vers elle avec une demande comme : « donnez-moi quelque chose de solide ! » risque l’insatisfaction.
La philosophie est une pratique ingrate : c’est une quête. Elle exige de votre être une obéissance absolue, mais sa recherche est un effort sans garantie de résultat. Non, on ne trouvera pas de réponses – seulement des questions. Impossible de trouver refuge dans le ronron de la rhétorique : discipline allergique aux dogmes, la philosophie est l’inverse de la politique. Contrairement à la chaleur rassurante du « parce que c’est comme ça », le point d’interrogation est d’un froid glacial. L’Homme qui pense pose des questions qui résonnent dans une pièce vide où il se tient debout, tout seul.
« Je veux comprendre » : l’étonnement et le désir sont les affects qui nous amènent à penser
En philosophie, tout part de l’affect. Hannah Arendt (dont la discipline n’est certes pas la philosophie, mais plutôt la théorie politique, comme elle le souligne dans son célèbre entretien avec Günter Gauss), insiste sur ce point : « ich will verstehen », « je veux comprendre ».
Comprendre comment un Homme comme Adolf Eichmann a pu exister. A plus grande échelle, comprendre comment des Hommes peuvent à ce point obéir. Comprendre comment, par leurs actions, ils ont créé une machine de mort telle que la Shoah. L’activité de pensée a ici pour but de « révéler » un mécanisme, au sens presque religieux du terme (« enthüllen », « offenbaren »).
Günther Anders, qui fut un moment le compagnon d’Hannah Arendt, veut lui aussi comprendre. Pour cela, il pense. Le désir de comprendre pourquoi ses contemporains se comportent comme des machines déclenche l’écriture de Die Antiquiertheit des Menschen.
Notons que l’étonnement et le désir sont des affects ; la pensée est donc inséparable de l’existence de celui qui pense et de son vécu existentiel.
Le « thaumazein » des modernes
Cet étonnement philosophique qui déclenche chez Arendt et Anders l’activité de pensée est d’une drôle de nature ; il diffère du « thaumazein » originel aristotélicien, cet « étonnement émerveillé ». L’étonnement de l’époque moderne est plutôt un « étonnement terrifié ». Dans un monde ravagé où le fil de la tradition a été définitivement rompu, la stupéfaction est bien l’affect premier qui amène le philosophe à penser. Comprendre, c’est dans ce contexte « saisir », « parvenir à concevoir » quelque chose (« begreifen »). « Qu’est-ce qui nous arrive ? ». Assis sur une chaise, la bouche ouverte ou bien la tête entre les mains, on essaie de comprendre « comment cela est possible ».
Comprendre n’a malheureusement pas une valeur religieuse de délivrance. Comprendre n’apporte pas le salut (« Erlösung »). Comprendre ne guérit pas du mal des Hommes. Révéler un mécanisme morbide ne le fera pas disparaître. En revanche, celui qui pense est capable d’agir. Il peut faire un certain nombre de choses dans le réel et dans le présent. Il peut conduire sa vie aussi droitement que possible. Je m’oppose à la séparation mensongère et trop rapide entre la pensée et la matière ; j’avance que le monde n’est que matière et que les idées ne dérogent pas à cette règle. A court terme, la théorisation du réel, qui est le but de l’activité de pensée, remplit une fonction existentielle. Il s’agit de reprendre le dessus, d’attraper par le col cette réalité vécue comme une horreur impossible et inacceptable, et de lui régler son compte. A court et moyen terme, on écrit pour se rassembler, puis pour survivre et tenir le coup dans le réel. A long terme, la masse du texte devient une matière solide sur laquelle s’appuyer ; subtilement et en silence, le texte nous montre le chemin. On trouve en soi la force d’agir avec droiture.
La base de toute éthique
Il est une croyance fondamentale qui forme le noyau de toute éthique. Sa base, c’est-à-dire sa première prémisse, est la suivante : « la conduite de ma vie individuelle importe ». L’éthique se fonde sur cette pierre solide : « ça ne m’est pas égal » (« mir ist nicht alles egal »). Face à l’horreur du réel, ce qui importe est la conduite droite de mon existence. D’un côté, ma vie est minuscule, mon existence est courte et mes forces sont limitées ; de l’autre côté, je suis un Homme, c’est-à-dire « la finitude qui contient en elle l’infini ». Je peux agir, c’est bien là ce qui me rend dangereux. Il nous faut donc modifier notre phrase : le but n’est plus de « comprendre ce qui nous arrive », mais de « comprendre ce que nous faisons ». Le retour sur soi-même et ses actes rend cela possible.
Si je suis un Homme, c’est-à-dire un sujet moral, un devoir s’impose à moi : je dois vivre ma vie puis, grâce au recul réflexif, essayer de comprendre et de formuler l’existence. « Théoriser », c’est-à-dire construire le réel avec des mots, est un engagement de long terme. Cet acte est très subjectif : ce que j’essaie de formuler ne peut qu’être singulier et individuel. Si « aboutir à une vérité » est une chose possible, la seule vérité à laquelle je peux prétendre ne sera que ma vérité personnelle. Je ne détiendrai jamais aucune vérité absolue.
L’approche phénoménologique
L’approche de ce blog est grandement inspirée de la phénoménologie. Le réel est tel que j’en fais l’expérience. Le monde « en lui-même » ou « en tant que tel » n’existe pas ; il prend toujours la couleur de mon vécu. Tout est rempli d’affect, tout est bourré d’émotions.
Une pensée est très personnelle : c’est le produit de mon être, une sécrétion de mon corps. La pensée est donc nécessairement « située ». Les principes de vie individuels ou la vision du monde que l’on développe au fil des années dépendent du vécu de l’individu.
Sur ce blog, j’écris « ce que je pense être en train de comprendre ». Je l’écris pour moi-même, parce que le texte produit l’action et transforme ma personne. Je l’écris aussi pour le transmettre aux autres. Comprendra qui pourra, car la compréhension entre les Hommes est limitée. La phénoménologie nous apprend que comprendre quelque chose, c’est en faire l’expérience dans sa chair. Tout est dans le corps, et la pensée ne fait pas exception. La pensée qui a pris forme, c’est-à-dire la théorie, n’est rien d’autre que de l’affect, qui a seulement été extrait de la vie pour être travaillé, poli, poncé.
La pensée, la poésie, l’affect
L’art et la philosophie sont des productions humaines, donc le résultat des relations entre des Hommes et leur environnement. La poésie et la pensée sont des activités ; l’art et la philosophie en sont les produits. L’unique différence entre la théorie (c’est-à-dire la pensée qui a pris forme), et la poésie (c’est-à-dire le résultat de l’activité artistique) se situe dans la forme. L’activité de pensée part d’une petite idée. Elle prend un morceau d’idée et essaie de le déplier, de l’étirer, de créer une longue chaîne reliant ensemble de petits bouts. La poésie fait le mouvement inverse : elle réduit quelque chose de gigantesque à son essence même, elle le condense absolument.
La poésie et la pensée (les activités), ou bien l’art et la philosophie (leurs résultats respectifs) sont des couples dont les deux termes sont reliés par un troisième terme : l’affect.
Pour conclure
Ce blog remplit un but égoïste : m’offrir un espace libre où m’exprimer. Nous retrouvons la fonction de court terme (écrire pour se rassembler) et de moyen terme (écrire pour survivre dans le réel) de la théorie. A long terme, je peux y développer une « vision du monde » au sens philosophique, c’est-à-dire construire un édifice théorique de plusieurs morceaux tenant plus ou moins bien ensemble. Si la pensée est de l’ordre du flux, son résultat, en revanche, est quelque chose de solide. Par la parole, on peut construire de la stabilité, de belles histoires sur lesquelles se reposer ou s’appuyer. Ce blog est également un outil pour partager de jolies choses qui existent dans le réel (cf. le reportage sur la boulangerie Vollkern dont je prépare la traduction française).
Soulignons pour terminer que la philosophie, qui est donc la discipline à laquelle j’obéis, n’a rien à voir ni avec la rhétorique, ni avec la politique. La philosophie n’a besoin de convaincre personne. Moi non plus, je n’ai pas de doctrine à transmettre ; je veux seulement partager ce en quoi je crois.
L’éthique nous rappelle l’importance de la conduite de l’existence individuelle. La philosophie nous ordonne comme un impératif fondamental le recul réflexif et le retour sur soi-même. Ces deux activités font tomber les œillères qui nous ont été mises ou que l’on s’est mis plus ou moins consciemment pour ne pas avoir à regarder le réel. Elles nous aident à ne pas vivre le nez dans le guidon, c’est-à-dire tant écrasé par le poids du réel qu’il n’est plus possible de reprendre l’ascendant sur lui. Ces activités nous rendent notre dignité d’Homme. Elles nous tirent de la boue. Elles nous permettent de vivre une vie. On se redresse et on regarde droit devant.