Grandeur et noblesse du travail

Introduction
Le travail n’est pas qu’une « sale besogne » que nous devons nécessairement accomplir pour nous maintenir en vie. C’est une porte ouverte vers quelque chose de plus grand, de supérieur ; vers une forme de « transcendance ». Il est faux de considérer le travail comme quelque chose d’inférieur qui nous attache injustement au monde animal, ce « royaume de la nécessité » dont nous essayons de nous enfuir pour atteindre la « liberté », c’est-à-dire l’auto-détermination totale de l’individu, libre de toute contrainte. La vie n’est pas ce qui vient après le travail ; il est possible de réconcilier le travail et la vie.
Travail et volonté vitale
Le travail est l’un des domaines d’affirmation de la volonté vitale de l’Homme. L’acte productif est la manifestation matérielle, concrète et en actes de son élan vital. En effet, par son travail, l’Homme rend le monde habitable. Il sème et il récolte, il construit et il détruit, il prend la vie et il donne la mort, s’inscrivant ainsi dans le cycle biologique général de la nature. Le travail revêt de ce fait une grande importance anthropologique.
L’activité productive façonne également l’Homme dans un sens symbolique. L’individu n’existe jamais seul et isolé, sans lien avec son environnement et coupé de ses semblables. Au contraire, l’individu n’existe que dans l’autre. L’autre, c’est (1) la matière extérieure à l’Homme et d’une autre nature que lui ; c’est aussi (2) un autre individu. L’Homme commence à exister (1) lorsqu’il agit sur la matière extérieure à lui-même ou (2) lorsqu’il est vu par autrui. Le travail est donc d’une importance vitale pour l’individu ; via la subsistance biologique d’une part, via l’existence symbolique de l’autre.
Travail et sens : le sens est contenu dans l’acte
On peut trouver un sens « supérieur », de l’ordre de la « métaphysique » ou du « transcendant », dans le travail. D’abord, le sens du travail se trouve dans le processus lui-même ; c’est ce que signifie la phrase « chop wood, carry water ». Le sens contenu dans l’acte même lorsqu’il est effectué avec soin ; il est juste là. Il n’y a rien d’autre à chercher ni derrière, ni au-dessus.
Lorsqu’on est enfoncé dans le processus, on peine à voir la portée du travail quotidien. Elle n’est pas directement visible dans les choses mêmes, mais se découvre seulement après l’examen des choses. L’analyse de long terme, à l’échelle d’une vie ou de plusieurs générations, révèle le sens et le rend manifeste.
Travail et sens : le sens dépasse l’acte et le prolonge
Le travail forme l’individu dans un sens symbolique : nous avons évoqué plus haut la valeur individualisante du travail. Cette forme d’individualisation ne doit pas être confondue avec la « réalisation de soi » et l’« accomplissement personnel » qui sont des miroirs aux alouettes capitalistes. Ces promesses modernes sont centrées sur l’individu ; individuelles, elles sont donc atomisantes. Au contraire, le travail considéré comme « œuvre » ne prend son sens qu’à l’échelle collective. Le sens se trouve rarement quand on on est seul face à soi-même ; il se manifeste surtout à long terme. On le remarque lorsqu’il s’agit de construire quelque chose de durable, qui dépasse une courte vie individuelle pour être transmis à la génération suivante.
Le sens collectif se construit (1) soit dans l’interaction avec autrui (la transmission), (2) soit dans le travail en groupe.
(1) L’exemple du bon professeur illustre le premier cas, celui de la transmission. Un professeur qui a marqué certains de ses élèves par son attitude ouverte et curieuse est en quelque sorte « immortel » et « dédoublé » : il vit en petits morceaux, porté par les élèves des générations suivantes.
(2) Pour expliquer la seconde version du sens collectif, le travail en groupe, prenons l’exemple du paysan. James Rebanks, berger dans le Nord de l’Angleterre, explique dans son livre The Shepherd’s Life comment le paysage de sa région est le résultat de toutes les décisions et actions de ses ancêtres, bergers sur le même territoire depuis des générations. Par ses gestes, les mêmes que ceux de ses pères avant lui, il travaille le paysage ; il marche ainsi dans leurs traces en y laissant les siennes. Son travail est absolument indissociable de son existence même, qui est elle-même au service de la vie de ses animaux. Sa vie de berger est rythmée par les cycles biologiques de son troupeau de moutons : dans ce cas précis, le travail, c’est la vie.