Quelques problèmes avec le travail – quatrième partie : le travail et le métier

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A l’origine, le but du travail est le maintien et la reproduction de la vie humaine. La chaîne entre l’action et le résultat étant très courte, le sens est direct et palpable ; il est à portée de main. Je plante la céréale qui deviendra mon pain, je soigne l’animal qui me nourrira, je puise l’eau que je boirai, etc. Ce travail, le « vrai » travail, est intégral, entier ; il englobe toute la vie.

Quand on retire au travail ce caractère holistique, total, qui lui confère sa portée symbolique, il perd de sa grandeur. Le travail en miettes est un travail dégradé ; dépourvu de sa portée supérieure, « métaphysique », on l’appelle un « métier ».

Le travail moderne est diminué, car il a été morcelé. Les « métiers » spécialisés sont des miettes de travail. Désossé, découpé en morceaux, ce « travail minuscule » est un travail réduit. L’argent rend possible ce découpage du travail en différents métiers. Aujourd’hui, on ne travaille plus pour vivre : on travaille pour gagner de l’argent pour vivre. L’argent s’est imposé comme le troisième terme dans la chaîne qui relie le travail et la vie, c’est-à-dire l’action et le but. Le lien entre le travail et la vie n’étant plus immédiat, le sens n’est plus direct et l’absurde pointe le bout de son nez.

Que faire ? Il faut faire quelques pas en arrière. Il faut se poser des questions. Il faut aller voir ailleurs.

D’une part, l’attitude de la subsistance nous apprend que le « vrai » travail commence en dehors du métier. Cela n’exclut pas, bien au contraire, l’exercice d’un métier spécialisé apportant une source de revenus sécurisée.

D’autre part, la figure du travailleur réalise en actes le principe selon lequel tout est travail. A la manière de l’artiste, il s’agit de battre le travail à son propre jeu, de dépasser le travail en le débordant : la vie est un travail.

Les relations entre la personne et le travail sont compliquées. Prenons l’exemple de James Rebanks, berger et auteur de The Shepherd’s Life, l’ouvrage précédemment mentionné. Le paysage qu’il façonne par son travail, c’est-à-dire par son existence même, est une prolongation de lui-même, mais aussi une altérité effrayante, gigantesque. Son travail exige l’oubli de soi et l’obéissance absolue. L’individualité du berger passe au second plan lorsqu’il s’agit de mettre à l’abri des moutons lors d’une tempête de neige. Tout « vrai » travail semble contenir une certaine proportion d’oubli ou d’abandon de soi-même. Le soi passe à l’arrière-plan, l’individu s’efface derrière la tâche en cours ; il est au service de quelque chose de plus grand qui l’absorbe.

Nous poursuivrons cette réflexion dans un prochain article : « Un problème avec les processus (et sa solution) ».