
Le royaume de la nécessité
Un ami vendeur m’a confié avec amertume : « La personne ne compte qu’après 17h et le week-end. On ne peut être soi-même qu’en dehors du temps de travail. » Le travail est un mal nécessaire : on n’a pas le choix, il faut serrer les dents et passer au travers. Ensuite, on peut vivre ; après, on est libre. Cette attitude est présente en chacun d’entre nous de façon plus ou moins dissimulée.
Le travail rogne sur la vie, le travail est du temps volé. Ces deux termes sont unis par une tension : un conflit semble aujourd’hui opposer le travail à la vie. Comment le résoudre ? Comment dépasser la séparation et réunir ces deux termes ?
Le but de ce chemin de pensée est d’élaborer une définition du travail en insistant sur la tension entre nécessité et liberté, qui constitue le noyau de toute réflexion sur le travail. La philosophie, articulant des concepts entre eux, commence par la définition des termes : le préalable de notre raisonnement est une définition sommaire du travail. Elle est provisoire ; le but de notre parcours est d’en affiner les contours.
Par « travail », nous entendons un « ensemble d’actes intentionnels par lesquels l’Homme interagit avec son environnement et le transforme ». Le travail est « l’activité productive ayant pour but final le maintien et la reproduction de la vie humaine. »
Comme l’indique la définition ci-dessus, le but premier et direct du travail est le maintien et la reproduction de la vie biologique humaine. L’Homme est un animal qui fait partie du grand cycle des choses. L’existence de l’individu est cyclique : il naît, croît, décroît et meurt. Il en va de même pour ses besoins : une fois satisfaits, ils réapparaîtront plus tard.
Nous devons satisfaire des besoins vitaux éminemment matériels : travailler est donc nécessaire pour vivre. Par le travail, l’Homme façonne son environnement pour répondre à ses besoins, avec pour but de maintenir et reproduire la vie humaine. À l’origine, les Hommes travaillent pour vivre et rendre le monde habitable : le travail fait donc partie du « royaume de la nécessité ». Examiné sous ce prisme, le travail apparaît comme un mal nécessaire. Notre être biologique est une servitude à laquelle on ne peut échapper ; elle nous lie au travail pour toujours, tant qu’on est en vie. Le travail apparaît comme une nécessité et donc, selon certains, comme le contraire de la liberté. La vie exige le travail et le travail rend la vie impossible.