
Travailler à moitié
Partons d’un phénomène contemporain très répandu : le travail fait « à moitié ».
Le travail vécu comme une contrainte est un travail que l’on fait mal. On obéit à contrecœur, car il faut bien travailler pour vivre, mais on ne le fait qu’à moitié. Je me dissocie de ma tâche et me réfugie dans mon esprit : mon corps agit de manière automatique. Ma personne est séparée en deux. Je ne suis pas un, ici et maintenant.
Cette attitude par rapport au travail n’est pas seulement une disposition intérieure du sujet qu’un bon psychologue devrait rapidement corriger – car il s’agit bien de remettre à sa place l’individu aux dangereuses velléités d’épanouissement de sa personne. C’est avant tout une force de travail productive qui doit faire ce qu’elle a à faire : exécuter sa tâche.
Si le travail est vécu comme une contrainte extérieure par beaucoup d’individus, une nécessité dont on ne peut se libérer que par l’esprit, en travaillant à moitié, ce n’est pas par paresse ou par faiblesse. Je fais ce travail que je juge absurde ou dégradé, mais mon moi réel reste dissimulé. Cette dissociation intérieure est un mécanisme de défense psychique visant à préserver l’intégrité de la personne.
Le temps gâché de ce travail fait à contrecœur est la conséquence logique d’un problème systémique avec le travail tel qu’il est pensé et pratiqué aujourd’hui.
Le problème avec le travail
Le problème est le suivant. On demande à un être humain, c’est-à-dire à une créature libre, incontrôlable et spontanée, de se conformer à quelque chose d’étranger qui lui est imposé de l’extérieur. L’individu doit changer pour épouser une forme. Réduit à un rôle, il exécute des tâches. La personne est niée.
Le problème formulé en ces termes, expliquons rapidement en quoi il importe. Le travail vécu comme une contrainte extérieure à supporter, un mal nécessaire pour gagner sa croûte, ne peut apporter à l’individu que du malheur et de la souffrance. La résistance produit une tension. Le refus intérieur, mais l’obéissance forcée sous le joug : la conjonction de ces deux éléments est porteuse de maladie.
On ne peut pas être « heureux » dans un travail si notre attitude n’est pas honnête ; si on doit intérieurement se diviser, se séparer de soi-même. Quand on se retourne sur le temps passé, tout ce qu’on voit, c’est une vie rongée par le travail, une vie volée. On devient aigri, mais l’amertume n’arrange rien. Soulignons que l’école nous prépare dès le jeune âge à une telle attitude d’obéissance vaguement revêche à la contrainte. Du début à la fin, le travail nous gâche la vie ; le travail nous empêche de vivre.
Un travail fait à moitié, à contrecœur, n’apporte rien de bon à la société, mais nous dirige au contraire collectivement vers une société de moins en moins humaine.
Le travail et la personne
Le travail absurde fait du mal à la personne, il l’abime et la ronge, il la grignote jour après jour. Il s’ensuit un mécanisme de défense psychique, la dissociation : pour survivre au travail, il faut découper sa personne de son travail. En protégeant sa psyché, c’est-à-dire en se divisant, la personne reste paradoxalement intacte.
Tous les métiers sont touchés par la mécanisation, la déshumanisation, la standardisation et la monoculture. Dans chaque profession, il est toutefois encore possible de faire son travail de façon « artisanale », c’est-à-dire avec soin. La fausse séparation entre travail manuel et travail intellectuel, qui découle logiquement de la séparation artificielle entre le corps et l’esprit, doit être remplacée par la division entre la machine et l’artisan. On peut se comporter comme un Homme et pas comme une machine ; du moins, il faut essayer.
Comment réconcilier le travail et la personne ?
L’artisan, le professeur et l’artiste
L’artisan, le professeur et l’artiste sont trois activités professionnelles dans lesquelles la personne importe particulièrement.
(1) Le savoir-faire auquel on reconnaît un bon artisan se développe avec l’expérience et se construit par l’exercice. Ce savoir-faire est « incorporé », il s’incarne dans des gestes et se situe dans le corps de l’artisan : il est donc indissociable de sa personne.
(2) Un bon professeur se caractérise par son savoir-être ; il doit développer une certaine attitude afin de pouvoir guider ses élèves. L’art de la « paideia » s’acquiert lui aussi par l’expérience. Notons rapidement que les métiers les plus proches de la vie elle-même sont ceux qui souffrent le plus de la mécanisation moderne. Une classe de trente-cinq élèves présente des similitudes troublantes avec un élevage de poulets en batterie (cela nous dérange tout de même un peu). Le matériau même de ces métiers (soin, santé, social, éducation) est l’humain : ils présentent donc un grand potentiel pour une transformation dans le bon sens.
(3) L’artiste, c’est simple, ne connaît pas de séparation entre son travail et sa vie. Il presse son être même pour en extraire de la matière, de la poésie pure. Il creuse son sillon, encore et encore, jusqu’à ce que la vie même devienne le travail (et non l’inverse, c’est important).
Le travail et la vie
L’artiste introduit ainsi l’attitude du travailleur en réalisant en actes son premier principe : faire de la vie un travail. Contrairement à ce que laisse penser l’opposition convenue entre le nécessaire et le superflu, l’artiste réconcilie le travail et la personne en les réunissant dans sa vie. La personne joue donc ici le rôle de pivot, liant le travail et la vie. Il s’agit d’intensifier le travail à l’extrême jusqu’à le dissoudre : l’artiste bat le travail à son propre jeu en le débordant.
Le paysan travaillant pour sa subsistance accomplit pleinement l’adéquation entre la vie et le travail que l’artiste a inaugurée. Le paysage qu’il forme et modèle par son action quotidienne est le pivot qui permet de réunir le travail et la vie.
Il faut travailler pour subsister, c’est-à-dire pour maintenir sa vie biologique. Aujourd’hui, on répond à ses besoins par l’intermédiaire de l’argent. J’exerce une profession définie, j’effectue chaque jour un travail limité (je répare des voitures, je donne des cours de français, je conduis un bus scolaire). Je paie pour obtenir des choses de nature différente (aliments, vêtements, chauffage, logement) et satisfaire mes besoins.
Le paysan s’est débarrassé de l’intermédiaire inutile que constitue l’argent. Il est en plein dans la subsistance : il travaille pour vivre et il vit pour travailler. La vie est un travail.