
La parole et le silence
Je suis assise au soleil dans l’air froid et je ne dis rien. Autour de moi, j’entends des gens heureux parler une langue qui n’est plus la mienne. Comme ils sont très nombreux, je ne comprends rien à leurs différentes conversations. Tout est mélangé ; tant mieux. Je me tais et j’écoute le bruit que font ensemble tous ces inconnus (la jolie musique des mots qui n’ont pas de sens). Tout bouge autour et je suis assise sur un banc comme un caillou, comme une grosse pierre. Comme c’est agréable, parfois, de ne rien faire…
Ma voisine est presque aveugle
Ma voisine ne voit plus de l’œil gauche. Le champ de vision de son œil droit est réduit à 13% ; elle est donc presque aveugle. Veuve et quasi-nonagénaire, elle vit seule et est pourtant majoritairement autonome au quotidien.
Elle se balance un peu de droite à gauche pour faire avancer son corps plus vite quand elle traverse la route devant chez nous et va prendre le bus. Comme elle est aveugle, elle tend l’oreille. C’est facile d’entendre les voitures qui passent vite quand elles roulent devant chez nous. Pour les vélos, il faut écouter vraiment attentivement.
Sa cécité la rend triste. « C’est un très, très grand handicap », répète-t-elle à qui veut bien l’entendre. Elle ne reconnaît pas ceux qui la saluent dans la rue. J’essaie de la consoler en lui parlant de ses autres sens. Après tout, elle peut sentir l’air du soir, assise sur le banc devant la maison. Elle peut écouter la belle musique que son petit-fils organiste joue à la messe. Elle peut manger du gâteau à la courgette que lui a apporté sa fille dimanche dernier. Tout n’est donc pas perdu!
La vision et l’animal
Le primat, ou plutôt la suprématie, de la vision dans la civilisation moderne nous conduit à oublier les autres sens. C’est dommage ; nous y perdons une part de notre humanité. Nous ne sommes plus des Hommes complets lorsque nous réduisons notre rapport au monde à une relation purement visuelle. En effet, on ne connaît que ce dont on a fait l’expérience dans sa chair ; plus généralement, faire l’expérience du monde, c’est sentir, ressentir.
La sensation, cette part de nous-mêmes qui est si importante dans le fait d’être humain et de se sentir vivant, est paradoxalement la part la plus animale de notre être. Les animaux utilisent plus que les Hommes (modernes) leurs quatre autres sens pour s’orienter dans le monde. Pour redevenir humain, il faut donc paradoxalement développer notre être animal.
L’Homme augmenté, le vrai
La lumière des néons à 8h du matin me fait l’effet d’une agression sensorielle générale. Est-ce que je suis trop animale, ou est-ce que mes collègues ne sont plus assez humains? Je me demande souvent où est le problème. Le problème, c’est la civilisation ; le confort moderne coupe les Hommes de leurs sens. Celui qui veut s’optimiser avec tous ses gadgets (montre connectée, capteurs, applications, etc.) fait fausse route. Il veut se transformer en machine, c’est son but inconscient. Il se fuit lui-même, puisqu’il nie son être propre en cherchant à transformer sa nature profonde.
Le vrai « Homme augmenté » est totalement différent. C’est celui qui aiguise ses sens, qui toujours s’entraîne. Il peut voir dans la nuit. Il sent quand il va pleuvoir ou quand va arriver un malheur. Il entend quand quelqu’un s’approche derrière lui. Le chemin même de la promenade est entré dans son corps. Il connaît le paysage comme un vieux voisin.
Des corps coincés dans l’esprit
L’Homme n’est qu’un corps. Il est un mal contemporain très grave : les gens sont coincés dans l’esprit. Ce mal prend différentes formes. Il peut s’agir d’un travail trop cérébral qui nous réduit à un esprit pensé sur le modèle de l’ordinateur. Il peut s’agir d’un escapisme cérébral : confrontés au réel qui gratte, certains se réfugient dans un paradis de l’esprit. « Au moins, c’est beau dans ma tête », dit un sticker collé sur la poubelle dans la cour de l’école. On cherche refuge dans l’esprit quand le réel paraît trop difficile à supporter.
Les gens sont donc coincés dans l’esprit et coupés de leur corps, ce qui n’est pas sans danger. Nous ne somme que matière. Notre corps naît d’un corps et disparaît quand nous mourrons. Tout, autour de nous, n’est que matière ; nous interagissons avec celle-ci et y trouvons satisfaction. Par le travail, par exemple, c’est à dire à travers l’action productive sur son environnement, l’Homme manifeste sa volonté de vivre. Nous appartenons donc au royaume de la matière, nous devons lui obéir.
Comprendre quelque chose, c’est la ressentir dans son corps. La conscience est située dans le corps. Une amie a failli se noyer étant enfant. Elle n’a pas le souvenir de cet évènement, elle était trop jeune, elle a oublié, cela ne fait plus partie du champ de sa conscience. Mais quelque chose comme un sentiment vécu revient parfois quand elle a très froid. Ce n’est pas étonnant : un tel événement est impossible à « oublier ». Il est inscrit dans l’inconscient du corps. D’ailleurs, pour être exact et pour lui faire justice, il faudrait appeler cela la conscience du corps. C’est le corps qui sait ; le corps sait et se souviendra toujours. C’est logique, cela appartient à notre être même, cela fait partie de notre nature : l’Homme ne pourra jamais s’échapper de la matière.