« Je cherche un Homme » – deuxième partie : une lanterne en plein jour

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Tentative de définition

Il est fort difficile de donner une définition de l’être humain. C’est normal, car l’Homme est trop grand ; c’est tant mieux, car qui croit tenir enfin une belle réponse entre ses mains risque ensuite de s’en satisfaire. Cela ne nous est pas permis ; on ne pourra jamais refermer la porte et se rendormir. En fait, on ne doit jamais avoir répondu à la question de la définition de l’Homme. Jamais contente de soi, la recherche en cours est une tentative toujours recommencée.

La philosophie articule des concepts entre eux ; on ne comprend que ce qui est clair ; pour être clair, il faut bien dire les choses. Pour que deux personnes dialoguent, il faut qu’elles s’entendent sur ce dont elles parlent. Il faut définir les termes du sujet. Avant de poursuivre notre parcours, nous avons donc besoin d’une définition provisoire de l’Homme.

Une finitude qui contient en elle l’infini

L’Homme n’est que matière. Le corps animal naît ; ses forces et son existence sont limitées ; il meurt. Notre être même est placé dès son premier jour sous le signe de la finitude. Pourtant, l’être humain contient en lui l’infini. Le sage ne perd jamais son étonnement devant la densité de l’existence humaine ; cela le surprendra toujours.

Le contact avec autrui, ponctuel ou de long terme, est la rencontre paradoxale du familier dans l’inconnu. Je découvre un autre que moi dans lequel je me retrouve, je reconnais ma propre humanité dans quelqu’un de différent. Cet autre avec lequel nous établissons une relation peut être radicalement différent de soi-même : un lien à l’animal ou un lien au paysage, par exemple, se passent du véhicule de la parole.

En étant capable d’établir un contact sensible et personnel avec son environnement, l’Homme détient la capacité d’être autre chose que lui-même. Notre noyau dur précieux est peut-être cette possibilité paradoxale de sortir de soi et d’être plus que soi-même. L’Homme, c’est le fini qui renferme en lui l’infini ; la multitude contenu en un seul.

Matière et immatériel : fait de contraires

Un Homme est un corps matériel capable de produire et d’exprimer des pensées immatérielles grâce au langage.

L’Homme vivant dans le présent, il est soumis au temps et à l’espace ; il obéit à la matière, car il dépend de ses lois. Mais nous sommes un amas de chair bien particulier pourvu d’un réseau de cellules nerveuses permettant de se déplacer infiniment loin dans le temps et dans l’espace. Une parole est en effet une pensée, et une pensée convoque dans le présent un objet actuellement absent.

Cette petite créature qu’est l’Homme peut faire l’expérience de sentiments tellement grands qu’elle ne peut pas les énoncer avec des mots clairs. Certaines choses peinent à être formulées et peuvent seulement être éprouvées. Nous touchons ici au sujet très personnel de la relation à Dieu et de la transcendance ; certains individus retrouvent dans la puissance des idées et de l’esprit une forme d’extase laïque.

Ainsi, dans son être même, l’Homme est marqué par la dualité. C’est une créature de contrastes qui réunit en elle de nombreuses contradictions. Ce sont précisément ces tensions intérieures qui nous forment ; nous devons vivre avec cette dualité constitutive de notre être.

Tenir les tensions

Je réunis le masculin et le féminin.

Je suis formé par le passé qui me précède ; je laisse des traces dont j’ignore ce qu’il adviendra dans le futur ; j’essaie d’agir avec droiture dans le présent.

Moi-même, je ne suis pas autrui, et autrui n’est pas moi-même ; et pourtant, nous sommes parfois si proches.

Je suis un corps traversé par des pensées qui vont trop vite ; je suis de la matière qui produit des choses invisibles.

Il y a toutes ces choses que je sais mais que je crois avoir oubliées ou qui me sont devenues inaccessibles ; elles forment le domaine opaque de « la transcendance » ou de « l’indicible ».

Être un homme, c’est s’efforcer de tenir de nombreuses tensions sans que ne se déchire le lien qui réunit l’ensemble.

La langue bien pendue : Diogène et l’impertinence de la philosophie

Honnêteté ou rien : qui a prêté allégeance à la philosophie ne pourra plus obéir à personne d’autre. Le philosophe est toujours un peu anarchiste, ou du moins, impertinent.

Diogène Laerce rapporte, dans ses Vies et doctrines des philosophes illustres, des bons mots de Diogène, le philosophe cynique. Au IVe siècle avant J.C., se promenant à Athènes en plein midi une lanterne à la main, Diogène répondait à ceux à qui le questionnaient : « Je cherche un homme ».

Λύχνον μεθ’ ἡμέραν ἅψας, « Ἄνθρωπον, » φησί, « ζητῶ. »

Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je cherche un Homme » [véritable, sans vices].

L’ironie de Diogène a une portée morale : ses contemporains ne méritent pas d’être appelés des Hommes à cause de leurs vices. Méprisant la gloire, les richesses et la poursuite des plaisirs, il poursuit une vie simple, conforme à notre constitution biologique. Sa frugalité et son détachement sont au service de la maîtrise de soi, de l’autosuffisance et, surtout, de la liberté.

La phrase mordante de Diogène n’a pas perdu de son actualité. Notre société immorale et déshumanisée nous hurle partout et tout le temps l’urgente nécessité de redevenir des Hommes. Je vois tantôt des Hommes tétanisés, glacés, pétrifiés, tantôt des Hommes oppressés et diminués, « des moignons d’Hommes » selon la formule de Georges Bernanos ; moi aussi, « je cherche un Homme ».