Tentative de paysage – troisième partie : poétique du paysage

Le goût du paysage et la modernité

Puisqu’il nous imprègne, le paysage donne sa forme au corps et aux pensées. Mais la relation n’est pas à sens unique. Le paysage façonne l’Homme ; en retour, celui-ci modèle le paysage par son travail. L’architecture d’un bâtiment est fonction de son usage : par certains détails, on y devine la vie de ceux qui y habitent. De même, le paysage est le résultat de nos actions. Il est l’image de nos choix et reflète notre mode de vie.

Le goût du paysage n’est pas réservé aux poètes, aux vagabonds et aux doux rêveurs ; ce texte est une invitation au paysage. Ouvrez les yeux, intéressez-vous au paysage qui vous entoure et examinez votre rapport à celui-ci. Le réel, on ne peut pas l’éviter toute sa vie.

De cette pause réflexive innocente pourrait émerger quelque chose de dangereux ; car le paysage, étant le produit de nos choix plus ou moins conscients, est politique. De quelle manière notre mode de vie et nos actions transforment-ils le paysage ? Dans quelle direction nos choix individuels et collectifs nous mènent-ils ? Ici comme ailleurs (je pense aux mines de métaux rares dans certains pays d’Afrique), nous avons bien assez de paysages défigurés par l’appétit vorace des modernes.

Avec le temps, la sensibilité naissante au paysage se transformera peut-être en un attachement similaire à celui qui lie ma grand-mère à « son coin ». Il est à craindre qu’on ne puisse résoudre autrement que par la séparation le conflit qui oppose l’amour du paysage à la modernité. Il faut donc passer à la question suivante : que faire des conséquences de nos non-choix ? Comment changer cette vie par défaut dont personne, s’il prend quelques minutes pour la considérer avec honnêteté, ne veut pas vraiment ?

Sortir dehors : le paysage qui parle

Le mot « hybris » apparaît rapidement dans l’esprit de quiconque recherche des causes à la destruction du monde par la civilisation moderne. Ce concept est un outil utile pour l’analyse. L’hybris, c’est simplement l’ego hypertrophié de l’Homme qui se pose roi et maître du monde. L’ego convaincu de l’exceptionnalité humaine prend trop de place, il est encombrant.

Les idées sont comme le paysage, elles ont une influence subtile et discrète sur nos corps et sur nos actes. Puisque les textes aussi sont de la matière, alors il convient de chercher à écrire autrement. En exigeant de nous de porter notre attention sur ce qui nous entoure, une « poétique du paysage » nous sort de nous-même. Elle peut donc nous faire réaliser la façon très concrète dont le paysage nous forme et nous modèle.

Une poésie en laquelle nous pouvons croire, c’est une poésie vivante, une poésie du paysage. Un bon texte est un texte du dehors. Il a été écrit au rythme des pas, il sent l’extérieur. Pour faire parler le paysage d’une manière honnête, celui qui écrit doit donc mettre son ego de côté ; il doit se tenir en retrait. Ce petit texte est un essai, une première tentative.

Tentative de paysage

« Hier, il a plu toute la journée. L’eau bondit à grands traits, d’un mouvement vif sur les cailloux du petit ruisseau. La rivière qui va vite, les Hommes l’ont appelée la « Goldach ». Nika me parlait des fins ruisseaux sauvages, très haut dans les montagnes de Géorgie, bien plus haut qu’ici. L’eau jaillit du rocher comme des interstices d’un poing fermé, serré. Mais pourquoi le rocher lutte-t-il ?

Le soleil rebondit partout ; pourtant, ça sent encore l’eau et l’ombre est mouillée. Deux grosses limaces brunes se balancent sur une fleur blanche à la tige carrée. J’entends les chèvres qui s’appellent et comme toujours, leur similitude avec des cris d’enfants me surprend. La musique d’accordéon à travers la fenêtre ouverte m’indique que Berndt est venu dans la maison de sa mère pour le week-end.

Les cloches des vaches, toujours les cloches des vaches qui se balancent à leur cou quand elles arrachent l’herbe ou qu’elles se grattent la tête à un arbre. De plus près, j’entends aussi le bruit constant de la clôture électrique. Le bourdonnement du flexinet. Les yeux – non, le regard, le drôle de regard des chèvres et des moutons qui me fixent quand je passe. Prises en plein milieu du chemin alors qu’elles vont boire à la fontaine, les vaches se figent et balancent leur queue.

La main sur la poignée en plastique, il faut refermer la clôture. Les vaches restent absolument impassibles. « Lire le paysage », cela s’entend aussi au sens propre. Parmi les traces humaines, il y a surtout les noms. Ils sont partout dans le paysage : en grand sur les enseignes, en petit sur les boîtes aux lettres, discrets mais fiers sur la plaque en métal des machines agricoles, imprévisibles et surprenants sur la poignée de la clôture électrique… Partout des noms dans le paysage.

« J’aime bien la randonnée et puis être dehors », voilà comment je me présente aux élèves. Eh, je suis honnête : si seulement on pouvait faire cours au grand air ! Dans mon temps libre, je côtoie le paysage, je sors avec lui, je le laisse déteindre sur moi ; à la longue, je vais peut-être prendre un peu de sa couleur. Je me réjouis en pensant aux marches d’hiver, grises puis glaciales, aux doigts froids et à la brume de mon souffle.

Sors donc un peu dehors. Si cette identité ne te plaît pas – elle qui se colle à toi mais paraît ne pas t’appartenir –, va donc un peu dehors pour te quitter toi-même. Va te frotter à des gens d’autres milieux, imprègne-toi de paysages différents, parle plusieurs langues. Tu es jeune, quitte-toi toi-même. Plonge réellement dans l’autre. Laisse le familier derrière toi pour aller vers autrui. Il résultera de tes efforts un joyeux mélange coloré qui aura pour effet de dissoudre cette identité par défaut qui ne te semble pas être la tienne. Marche loin de toi-même : tu marcheras peut-être vers toi.

Assez philosophé. Un petit coup de jus, la main sur la clôture électrique, et hop, je reviens à moi-même. Je n’entends plus d’accordéon, la fenêtre a été fermée. J’en profite pour fourrer dans mon sac des petites poires jaunes toutes rondes que l’orage a fait tomber. Le poirier pousse contre le mur, il pousse le mur. Ses fruits sont petits, un peu abîmés, et feront une très bonne compote. Mon sac au retour est un petit peu plus lourd. Dans la descente, les poires dans le sac à dos : un léger, un doux balancement. »