
Ce que nous sommes
La personne est un assemblage complexe d’éléments disparates maintenus ensemble tant bien que mal par la conscience. Passé, présent, futur ; le soi se compose de plusieurs couches. On peut le décrire comme un bâtiment branlant, une maison faite de bric et de broc avec des annexes et des longs couloirs, comme un patchwork cousu avec des tissus qui ne se ressemblent pas ou comme un origami d’histoires à déplier ; peu importe. Pour faire honneur à son humanité, il suffit de reconnaître que la personne est un ensemble d’éléments hétéroclites.
Avec tout ce qu’ils ont d’excessif, j’admire les excentriques qui ne renoncent pas à leur individualité pour disparaître dans le groupe. J’admire les Hommes libres qui refusent de suivre la masse. Avoir conscience de sa propre multitude revêt aujourd’hui une importance politique ; il s’agit, avec le calme tranquille de ceux qui ont raison, d’être difficile à cerner – un indéchiffrable, une anomalie. Je veux être celui qui ne se trahit pas mais reste fidèle à lui-même. Comme Diogène au -IVe siècle, « je cherche un Homme ». Ceux qui refusent de se réifier, c’est-à-dire de réduire leur pluralité pour épouser une identité plate et unidimensionnelle, me semblent réellement humains.
Ce que je suis ? En vérité, je ne le sais pas moi-même. Je peux néanmoins examiner ce qui m’a fait ou ce qui me fait. Les influences qui nous mènent dans telle ou telle direction sont subtiles et presque imperceptibles. L’analyse, c’est-à-dire le retour réflexif sur soi-même – on s’arrête et on réfléchit – permet de les mettre en évidence.
Quel est le rôle du paysage dans qui nous sommes ? Quand je pense à ma grand-mère, je pense immédiatement à « son coin », à son village, à sa maison. C’est un ensemble qu’on ne peut pas séparer. Dans cette deuxième partie, nous examinerons l’action silencieuse du paysage sur l’individu. Son influence est discrète, mais chacun porte sur soi un peu de son paysage.
Le paysage nous imprègne
Notons d’abord comment nous en sommes imprégnés. Jour après jour, le paysage que nous habitons déteint sur nous ; à la longue, il infuse en nous. Discutant avec un artiste peintre originaire de la même région que moi, j’ai noté avec intérêt que nous ressentions tous les deux fortement la mélancolie de nos paysages – un certain « spleen lorrain ».
Les paysages des Länder d’Allemagne de l’est, avec leurs gigantesques champs de panneaux solaires et leurs éoliennes, m’ont eux aussi laissé une impression vive. Notons que le paysage porte les traces de l’histoire : les champs sont de taille importante du fait de la collectivisation des terres à l’époque de la RDA. Je me sentais toute petite en pédalant sur les chemins. Les éoliennes, quand on se trouve à leur pied, ont quelque chose d’effrayant ; les vastes champs de panneaux solaires me rendent seulement triste.
Le paysage suscite chez n’importe qui des sentiments, des émotions, des impressions – même chez celui qui file en voiture sur l’autoroute ou qui l’aperçoit par la fenêtre du train. On a beau aller vite, on ne dépasse pas un paysage. Le réel laisse en nous sa trace. L’Homme ne peut pas échapper à la matière.
Le paysage nous forme
Penchons-nous dans un deuxième temps sur la façon très concrète dont le paysage nous forme et nous modèle. Le « spleen lorrain » est un sentiment provoqué par des éléments matériels : des constructions artificielles et un milieu naturel. Des bâtiments vides, rouillées, un paysage plat et un hiver gris contribuent à l’impression générale.
Pourquoi ce paysage matériel n’éveille-t-il en nous que des émotions figées ? Peut-être parce que domine un rapport très visuel au paysage, un rapport de spectateur basé uniquement sur la vision. Celui-ci se transforme lorsqu’on s’engage matériellement dans le paysage – à travers l’œil et la main, par exemple, comme dans le cas de mon ami peintre. Le rapport au paysage change pour qui s’aventure dans une ruine industrielle rouillée ou dans un vieux fort allemand ; l’image figée de mélancolie et de tristesse se dilue.
Quand je marche beaucoup dehors, mon corps change. Mon apparence physique se transforme à la fois superficiellement et profondément. Au dessus de la limite des sapins, je respire mieux et je me sens plus légère ; j’ai comme perdu un poids. J’aime remarquer et me répéter que le soleil me rend plus belle, parce que c’est la vérité : je blondis, ma peau brunit et des taches de rousseur apparaissent sur mon visage. Les collines partout ici font travailler tous les muscles des jambes. Moi, je n’ai rien à voir avec tout cela. C’est le soleil, c’est l’air du dehors qui me rend belle.
Le paysage nous forme donc très concrètement. Dans le sport, le corps est façonné au sens propre, c’est-à-dire transformé matériellement par le paysage : pensons à la peau qui devient salée quand on se baigne dans la mer, pensons à l’odeur terreuse du lac et au dénivelé dans nos mollets. L’activité physique réduite à son essence n’est rien d’autre que du mouvement. Elle est un lien de la chaîne qui relie l’individu au paysage ; une pratique active qui unit le sujet au territoire.
Le sport n’est évidemment pas l’unique pratique active qui engage le sujet dans une relation au paysage. Il en existe bien d’autres formes, dont la plus complète me semble être le rapport du paysan à sa terre, à « son coin », dont il dépend pour sa subsistance. Nous sommes tous modelés par le paysage ; cela est particulièrement vrai du paysan qui, par son travail, s’engage physiquement dans une relation à la terre dont il dépend pour sa subsistance. Il modifie matériellement le paysage par son travail, c’est-à-dire par sa vie.