Tentative de paysage – première partie : l’attachement au paysage

A quel point ma grand-mère connaît son territoire, cela m’a frappée enfant et m’impressionne toujours aujourd’hui. Dans l’apparente monotonie du bocage Gâtinais, elle sait à quel moment il faut ouvrir l’œil et vers où regarder pour voir quelque chose. Les exemples sont nombreux ; en voici quelques uns. Ma grand-mère sait quand et où couper des fleurs de sureau pour en faire des beignets. Elle sait où ramasser des bonnes noix bien entières dans leur coque. Elle sait où glaner des quetsches sans être vue. Elle sait où les mûres sont les plus grosses à la fin de l’été, et où faire des beaux bouquets de fleurs sauvages. Elle sait où trouver des bâtons bien droits et des jolies feuilles d’arbre. Elle sait qu’il faut faire attention à ce chien qui poursuit les promeneurs devant la maison de ses maîtres. Elle sait qui habite ici et ce que sont devenus leurs enfants ; en bref, mamie Steph connaît « son coin ».

Dans les bons coins pour glaner, il y a le ventre ; dans la peur du chien, il y a aussi le ventre. Dans les bouquets de fleurs, il y a l’amour et dans les bâtons bien droits, il y a l’esprit du bricoleur (« ça peut toujours servir »). Cette connaissance n’est ni scientifique, ni académique : ma grand-mère détient un savoir personnel qui vieillit, devient obsolète avec les années et disparaîtra avec elle. Ce savoir quotidien, un savoir « de rien du tout » selon certains, représente les derniers restes du savoir paysan d’autrefois. Dans ces miettes d’ethos paysan, on décèle les traces toutes minces de la vie d’avant, où le corps était directement lié au paysage.

Ma grand-mère est fille de paysanne ; oui, fille de paysanne. Sa mère Olga est née en 1925 dans un tout petit village de Pologne aujourd’hui situé sur la frontière avec l’Ukraine. Dans la campagne slave du début du 20e siècle, la vie est simple et rudimentaire, mais elle a sa beauté. La clôture ornementée qui la délimite est celle de la tradition ; c’est avec joie qu’on en suit les rythmes, celui des bals et des fêtes de village. A 17 ans, Olga en a été retirée ; extraite de son milieu par des soldats nazis, elle a été emmenée en Allemagne pour du travail forcé. Elle n’a plus jamais revu ni sa famille, ni son pays. Avec d’autres femmes, elle a été bringuebalée dans des paysages différents dont elle ne connaissait sûrement pas les noms. Elle a travaillé à plusieurs endroits, notamment « quelque part près des rails ». Une autre fois, il fallait mettre des fruits dans des bocaux en verre pour en faire des conserves. Les « Kapos » étaient durs avec les « Ostarbeiter », les travailleurs de l’est. Beaucoup de détails de son histoire ont été perdus ou oubliés. Elle n’aimait pas en parler : ce qui est derrière moi, reste derrière moi.

Quand la guerre se termine en 1945, Olga a traversé l’Europe d’est en ouest. Élevée puis enlevée entre la Pologne et l’Ukraine, elle se retrouve à 20 ans en Bavière. Dans le camp américain pour personnes déplacées, elle rencontre un autre Polonais et donne naissance à deux enfants, dont ma grand-mère. Ils auraient pu choisir les États-Unis, mais ils partent pour la France. En Bourgogne, Olga vit tant bien que mal une vie de paysanne. Elle élève des oies et des poules, et elle fait des conserves : les siennes, cette fois-ci. Voilà comment on prend le dessus sur son destin.

Les années sont passées : Olga est morte, je suis née, ma grand-mère a changé de village. Le paysage de la campagne a changé, lui aussi. De cette vie aussi paysanne que possible, il ne reste plus que mamie Steph comme dépositaire d’un modeste « savoir paysan ». Nous n’héritons que de restes sur lesquels il s’agit de s’appuyer pour retrouver le chemin de la vraie vie.

Olga était une paysanne comme il y en a toujours eu dans tous les pays du monde : une femme du travail et de la subsistance. Paysan est celui qui travaille avec son corps pour produire sa nourriture. Destinée à l’auto-consommation, sa production est à petite échelle et non-marchande. Son travail équivaut à sa vie, et vice-versa. La subsistance, c’est l’équivalence entre le travail et la vie. Travailler pour sa subsistance, cela signifie donc faire partie du cycle : travailler pour se nourrir et se nourrir pour travailler. Nous nous trouvons dans le royaume de la nécessité et de l’obéissance à la nature.

Le paysan est dépendant de la terre qui le nourrit. Il connaît donc « son coin » par nécessité, pour assurer sa subsistance. Il le connaît par habitude, parce qu’il vit sur sa terre tous les jours et la travaille. Enfin, c’est par amour qu’il connaît son territoire. La connaissance intime du lieu n’est pas qu’un savoir utilitaire : on se souvient certes d’abord de ce dont on a besoin, mais derrière la connaissance par nécessité se cache l’attachement poétique au paysage.

Avec mamie Steph, tous les lieux ont quelque chose à raconter. Cet énorme chêne ? Les enfants tenaient toujours absolument à en faire le tour chaque fois qu’ils passaient à côté en rentrant de la cantine. Le tilleul du jardin, dans notre langue vernaculaire, c’est l’arbre à tisanes. Cette promenade précise avait pour fonction de lui vider la tête quand elle rentrait de l’école. Un mot, un nom, un détail dans le paysage, et elle sort un sourire de ses poches et déplie toute une histoire.

Ma grand-mère aime « son coin » comme il est. De toute manière, on n’a pas le choix, il faut faire avec le réel : avec les champs de colza qui piquent le nez, avec le gros tracteur qui pulvérise « quelque chose » dans le champ d’en face, avec les mobylettes des jeunes. Le problème avec le réel, c’est qu’il est là et qu’on n’y peut pas grand-chose. C’est comme ça.

L’attachement émotionnel au paysage est un lien qui se forme sur la durée. Après 56 ans à vivre dans le même village et 76 ans dans le même région, on finit par s’y connaître. Le passage répété de l’œil a lissé les détails ; il y a moins d’aspérités dans le paysage familier. Ainsi, c’est d’un mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur que le sujet finit par connaître le paysage.

Mais les relations complexes entre l’Homme et le territoire ne sont pas à sens unique. Le paysan est dépendant de la terre pour sa subsistance ; le paysage est façonné par les activités humaines ; le corps de la personne est formé par le paysage.