
« L’adolescence est le temps où il faut choisir entre vivre et mourir. Et dans le fracas du monde actuel, sa confusion terrible, ce choix est devenu illisible. Je ne suis pas folle – je sais. Le monde est fou, l’existence est cruelle. Notre raison ne doit pas prétendre éteindre la folie de vivre, mais la traverser comme un funambule sur son fil. »
Comme souvent, l’enchaînement logique des choses fait apparaître une difficulté. La prémisse du raisonnement est la suivante : le refus du monde entraîne à long terme l’individu vers la mort. Inversée, cette prémisse donne la proposition suivante : qui accepte de vivre doit accepter le monde.
D’un côté, nous avons l’acceptation du monde, c’est-à-dire le fait de croire en le monde – pas nécessairement dans son ensemble, mais dans une parcelle du monde. L’existence du monde apparaît à la conscience comme justifiée. De l’autre, nous avons le désir de vivre, c’est-à-dire le fait de croire en soi-même – pas nécessairement dans son ensemble, mais dans une parcelle de soi-même.
L’acceptation du monde et le désir de vivre entraînent l’attachement. On s’attache aux lieux, aux humains, aux activités, aux objets, à sa propre vie. Soudainement, tout n’est plus égal. Le temps compte, ce temps précieux, et tout devient urgent. Après tout, la vie n’est rien de plus, rien d’autre que du temps qui passe. Alors quel scandale quand on nous prend ce temps, quand on nous le vole !
Les êtres naissent et meurent, c’est ainsi, et c’est tellement évident que cette certitude inévitable nous fait peur. Ce qu’on a, on craint de le perdre. On a peur de perdre un lieu, de perdre quelqu’un – autrui, cette petite parcelle du monde qu’on aime. On a peur de se blesser et de perdre notre propre corps. En perdant sa passion pour quelque chose, on a peur de se perdre soi-même.
De plus, celui qui accepte de vivre endosse une partie de la responsabilité du monde : tout à coup, on devient responsable de ce monde qu’on détestait et qui était la cause de notre envie de mourir. Le désir de mourir n’est rien d’autre que le désir de quitter le monde.
Pour terminer, celui qui prend la vie, c’est-à-dire sa propre présence et ses activités dans le monde, au sérieux, accepte nécessairement la possibilité de l’échec. Mais l’échec effraie, personne ne l’aime.
Ces différentes peurs font sens une fois déroulées chronologiquement, c’est-à-dire replacées dans une chaîne logique. Elles font partie d’un ensemble. Si aujourd’hui tu tiens autant à la vie – si tu as peur de perdre ce que tu as, si parfois dans ton sommeil tu étouffes, si à chaque printemps le soleil t’étourdit et les oiseaux te bousculent – alors peut-être es-tu passé de l’autre côté ; peut-être as-tu accepté de vivre.
Replacées dans la chaîne logique, ces peurs font sens. On comprend leur origine ; elles perdent donc de leur effet effrayant. Une fois le mécanisme dévoilé, on accepte les étapes isolées et on trouve une solution pour les contourner par notre action.