
« D’ailleurs, maman n’est pas vraiment morte, elle s’est seulement absentée un peu plus longtemps. Il lui arrivait parfois de disparaitre soudainement, laissant en place tout ce qu’elle était en train de faire, seaux, cuillères, assiettes, serviettes et draps. Il y avait une urgence, et elle disparaissait pour s’en occuper, car elle était seule à la ferme. Quand elle revenait, parfois pleine de sueur, parfois rouge, parfois calme, elle reprenait le travail. C’était pareil quand on était entré dans la cuisine le jour du décès, avait raconté Sergei. Tout était resté en place ; elle s’était absentée un instant pour aller courir les champs et régler un problème, et elle n’était pas encore revenue. Olga a ce sentiment étrange, alors qu’elle regarde le seau vide, comme ce matin. Elle fixe tellement le seau que c’est comme si des mains allaient réapparaître ; elle revoit sa mère de dos, elle va se remettre à traire et le lait va couler dans le seau. Le lait dans le seau avait une autre allure que les fromages emballés.
Quand on meurt, on s’absente juste un peu plus longtemps que d’habitude. On s’absente un instant pour rejaillir plus loin, parce que tout est cousu ensemble et que tout se tient. Sa mère est partout, dans toutes les choses, dans les mains de Sergei, dans le grand tissu du monde.
Pourquoi rester éveillée ? Pourquoi lutter contre le sommeil, puisqu’elle est à sa place ? C’est le soir, les bêtes rentrent chez elles. Tout le monde se couche, sauf le soleil qui traîne encore un peu dans l’air du soir. Olga est allongée sur son matelas. Elle ferme les yeux et il lui semble qu’autour d’elle, les choses bougent doucement : le roulis de la nage est encore dans son corps. Peut-être est-elle aussi bercée par le chant du monde. Elle ferme les yeux, mais le soleil coule partout sous ses paupières. Tout son corps a gardé l’empreinte de cette journée pleine de lac, d’air et de soleil.
Le présent n’est rien d’autre que cet intervalle entre passé et futur qu’il nous est donné de vivre. Nous sommes sommés d’y habiter : c’est la tâche qui nous incombe, c’est ce que nous devons faire. Sur les tombes au cimetière, il est écrit « les morts nous ordonnent », « les morts nous rappellent ». Il nous appartient de nous glisser dans cet intervalle entre passé et futur. »