
« Olga laisse tomber du sable entre ses doigts, puis elle ramasse quatre petits cailloux, bleu, blanc et gris et les fait sauter dans sa paume. Elle les pose sur sa cuisse et son genou. Comme il fait bon sous l’arbre, la tête à l’ombre et le corps au soleil ! Ils attendent un peu avant de manger ; juste comme ça, ils attendent, pour ressentir leur faim et puis pour apprécier les belles tomates, le pain et le fromage. Olga a bien nagé. Elle sent la vie affluer dans tous ses membres, elle se sent réellement vivre. Rares sont les choses aussi belles qu’être allongé dans l’herbe, le corps étendu et les jambes entrecroisées. Elle est sur le dos, son bras plié sur le visage pour se protéger du soleil. « Il est fort, le soleil, il est chaud, même à travers mon bras je le sens, je le vois. » Elle n’a pas apporté de chapeau ; Sergei, si, et il a fière allure. Le sac est posé sur le muret en pierre plus haut, près de la clôture. Il faudrait aller le chercher et le mettre à l’ombre. Elle se lève et revient avec le sac.
Sergei a le nez en l’air et les oreilles dressées : c’est le signe qu’il flaire l’idée. Il sort de leur sac des belles tomates, et les aligne une par une sur sa serviette blanche. Ciel bleu sur tomate rouge sur serviette blanche sur sable beige. Il est sorti de son esprit et l’a rejointe dans le réel. « Moi, je pense que… Enfin, je crois que… ». Il tripote les tomates, il les aligne, il les arrange sur le coin de sa serviette, il hésite. « Tu sais, les êtres humains, ils sont fragiles ; il ne faut pas les trimballer à droite à gauche, sinon on les abîme et ils se cassent. » Il lâche ses mots comme ça, calmement, en déplaçant les tomates qu’il a apportées pour le repas de midi. Ce sont de vraies tomates, on dirait qu’elles respirent sous le soleil : des tomates rouge foncé en bas et noires en haut, des tomates trop pleines, dont la peau est prête à se déchirer. Elles venaient des grands pots dans la cour devant chez sa grand-mère. « Oui, c’est ça, ils se cassent, ils se brisent en tout petits morceaux ; leur être est comme une mosaïque toute dépareillée maintenant, et ils cherchent tristement à faire tenir ensemble les morceaux, mais ce n’est plus possible, c’est trop tard, ils se sont cassés. Des morceaux ont même disparu, ils ont été broyés par le choc et réduits en poussière. C’est fini. On ne peut plus les réparer. » Il fait des gestes avec ses mains, comme si avec ses syllabes il construisait quelque chose.
Il est comme ça, Sergei : il ne parle pas souvent, puis tout d’un coup, tout sort en une fois. Quand il ne dit pas grand chose, c’est qu’une idée est en train de se former ; elle n’est dite que lorsqu’il la considère complète, entièrement terminée… Il ressemble à un enfant, à jouer avec ses tomates et à parler à mots couverts. « Je suis bien d’accord », dit seulement Olga. Comme il avait raison ! Elle n’a pas très envie d’en parler, mais il suffit pour le savoir de croiser le regard d’un réfugié. Dans le regard de quelqu’un qu’on a enlevé de chez lui, quelque chose est parti, a disparu. C’est peut-être resté là-bas. Là-bas, l’homme a laissé un morceau de lui-même, pensant que ça l’aiderait à y retourner. C’est dur de partir de chez soi et d’aller loin. Loin, c’est derrière les collines, hors du village, après la ville, dans une autre ville et un autre pays, voilà ce que c’est, « loin ». Olga n’est jamais allée très loin, mais elle s’est déjà sentie étrangère.
« Douceur de cœur et rectitude de caractère », se dit Sergei. « Je l’aime bien. » Olga pointe du doigt un beau nuage, bien plein et gonflé, solide, aux boucles dessinées – un vrai nuage de peintre –, et dit avec ferveur : « En voilà, un ciel ! Ça, au moins, on ne pourra pas nous l’enlever. Le ciel reste là ; c’est comme le sol, le lac et les bêtes, c’est solide et ça restera. » Ça oui, c’est solide, pense Sergei. Solide, le ciel ; insaisissable, mais enfoncé comme un pieu dans le sol. Tous ensemble au village, plantés comme ça à travers le temps, ils forment une clôture et les bêtes sont à l’intérieur. La ferme est comme un grand ventre qui les tient tous au chaud. »