
« L’eau est encore fraîche et sombre : enfoncée jusqu’aux hanches, Olga ne voit presque plus ses pieds. L’eau est noire et sent le limon. Des libellules courent partout, elles ne volent pas vraiment, elles marchent sur l’eau. « Là, regarde donc, un serpent d’eau ! ». Sergei est à la traîne. Il attend avant de se mouiller, il est arrêté avec de l’eau jusqu’à la taille. Olga flotte déjà, elle bat des pieds pour sortir sa tête de l’eau et le regarde d’un peu plus loin. Il est tout bronzé des mois passés. Lui aussi a une certaine carrure maintenant, on dirait qu’il a grandi depuis le départ d’Olga. « Allez ! Viens ! ». Ils nagent un peu côte à côte, puis ils s’éloignent. Ils ont chacun un rythme particulier, ils ont leur style bien à eux. Ils ne nagent pas très bien, mais ils s’appliquent, ils tirent la langue. Olga respire l’air frais et l’ombre des arbres : sans se parler, ils ont décidé de longer la berge, proche des roseaux mais pas trop près non plus, là où c’est encore frais. Olga met la tête sous l’eau et souffle fort pour faire sortir tout l’air de ses poumons. Elle nage le crawl en tirant ses bras bien loin devant sa tête ; elle s’étend comme un grand oiseau, puis elle pousse fort en ramenant ses bras sous son corps. Elle ne nage pas très vite, mais elle est régulière. Un, deux, trois, à droite ; un, deux, trois, à gauche. Son corps entier bascule un peu à chaque fois, son bassin est souple et ses cuisses donnent une impulsion solide. L’eau glisse contre son ventre et son cou et la porte.
Enfant, elle était terrifiée par ce lac énorme, le chien noir. Au milieu, on ne voit plus rien : on a beau regarder nos pieds, toutes nos jambes ont disparu, englouties par le noir de l’eau. Elle avait très bien compris que si quelque chose lui arrivait au milieu du lac, personne ne viendrait la chercher. Elle rejoindrait le noir de l’eau, tout au fond. Ce serait terrible. Olga avait parfois mauvais caractère, elle était bornée, c’était une tête de mule. Elle aimait dire « non » et refuser les ordres. Sa mère détestait cela et rétablissait vite son autorité. Le lac lui avait appris l’humilité, puisque face à la nature, dire « je refuse » n’est pas permis. On doit baisser les armes et s’incliner, on doit obéir, sinon on rejoint le fond de l’eau toute noire.
Olga a un bon rythme maintenant, sa nage est puissante. Elle ralentit, elle sort la tête de l’eau et crache, elle nage un peu la brasse. Elle sent l’odeur terreuse de l’eau et le vent dans les roseaux du côté droit, elle sent le vent dans ses oreilles et ses oreilles deviennent les roseaux. Elle regarde vers la gauche pour retrouver Sergei, mais ne voit qu’un canard qui passe juste à côté et qui semble chercher quelque chose. Elle décide de l’attendre : elle se tire jusqu’au soleil, elle quitte l’ombre du bord des arbres et se met sur le dos. Quand elle bat des jambes comme ça, elle flotte. Il lui vient à l’esprit un long poème de Bertold Brecht à propos de lacs et de fleuves. Elle essaie de se souvenir des détails, mais elle ne se rappelle que de la légerté du corps et d’un bras qui tombe de l’eau dans le ciel. Puis il lui vient l’odeur de limon. Il était aussi question d’hirondelles et de poissons qui nous nagent au travers. Il était aussi peut-être question de Dieu, dans le poème de Brecht… égal, c’est égal. Elle ne s’en souvient plus très bien. »