
« Olga est toute emmoustachée de nuit, elle a du rêve dans les cheveux et du sommeil plein le visage. Elle ne se souvient plus de rien, tout est emmêlé. Elle tire fort sur le guidon, et le petit vent fin comme un fil d’argent balaie calmement tout cela.
Il a plu un peu cette nuit ; ça sentait le blé mouillé quand elle a ouvert la fenêtre. Le chemin après l’église est plein de limaces brunes qui traversent. C’est tout droit jusqu’à la barrière, leur point de rendez-vous.
Quelque chose de dur dans sa poitrine – la nuit a déposé du souci tout au fond de son crâne, elle le sent, il se terre en silence, mais il est bien là. Olga n’y pense pas. Elle pense plutôt au petit vent qui lave et nettoie tout. Le ciel est bleu et rosâtre, avec quelques nuages longs et étirés ; ça fait comme des diagonales qui rythment le ciel et lui indiquent la direction à prendre.
Droite, gauche, Olga pousse sur les pédales, elle doit monter la colline. Quand elle arrive en haut, elle ralentit un peu. Ses joues sont roses. Elle s’arrête pour jouer à la vigie : elle pose un pied par terre et elle souffle fort. Les champs à droite et à gauche, le blé et le maïs, sont bien jaunes. « J’ai connu des vrais champs de blé », dit-elle à voix haute.
Regarder le ciel lui fait penser aux grues cendrées qui s’envoleront en octobre. « Moi aussi, je suis un oiseau de passage. » Olga se tait, elle souffle et regarde d’en haut tout ce paysage bien plat, très attentivement, comme si quelque chose se cachait dans la monotonie du jaune. Et puis elle repart. Elle dévale la colline. Elle est annoncée par son vélo qui grince dans la descente. Comme ça, elle ne fait pas peur au paysage : il est prévenu de son arrivée, il est au courant de sa venue.
Elle s’y sent bien, dans ce paysage. Cette colline, c’est sa petite montagne à elle. Olga se demande souvent d’où provient ce désir d’harmonie qui semble commun à tous les Hommes. Tout le monde rêve de la paix et du grand repos : on ne peut pas faire taire ces aspirations indéracinables, ces désirs profonds de notre cœur.
Ses pensées se mélangent. Dans sa tête sont superposées toutes les descentes de sa colline, depuis son adolescence ; le mélange confus d’impressions ressemble à une grande nappe colorée de jaune, de rouge, de bleu, de blanc et de vert. Lui revient aussi la blouse de sa mère. De nouveau à la hauteur du champ, elle voit de plus près les bleuets bleus et blancs, les coquelicots rouges et les vesces jaunes et roses qui se mélangent avec les blés. De près, tout n’est pas si jaune.
Un caillou l’a presque fait tomber, alors elle lâche un gros juron et serre le guidon un peu plus fort. »