
De l’abstraction aux vaches, et vice-versa
De nos jours, la présentation des œuvres dans les expositions d’artistes impressionnistes suit une certaine narration. Le parcours propose une lecture orientée de l’histoire de ce mouvement pictural : il est d’usage de commencer par la tradition naturaliste, avec et contre laquelle les impressionnistes se seraient construits, et de terminer par l’art abstrait. En tant que travail sur le mouvement et la couleur poussé à son extrême, l’abstraction constituerait l’étape ultime de l’impressionnisme. Ce récit téléologique consacre la modernité : le XXe siècle marquerait le passage de la tradition réaliste, de ses scènes naturalistes naïves aux relents de kitsch, à la modernité épurée, vive et quasi-mathématique de la peinture abstraite. Les peintres impressionnistes rempliraient une fonction de transition entre l’ancien monde et la modernité.
Léo Faber semble avoir fait le parcours inverse : quatre ans seulement séparent le tableau ci-dessous de son premier tableau de vache. De l’environnement urbain ont émergé des peintures d’inspiration moderne tendant vers l’expressionnisme abstrait ; elles ont été remplacées par le retour au paysage dans une peinture de campagne. Mais s’il assume jouer avec le kitsch, la peinture de Léo Faber n’a rien de chauvin. Analyser cette évolution uniquement en termes de rupture serait faire fausse route ; il faut plutôt lire ce cycle comme un mélange d’ancien et de nouveau, la maturation de ses expériences passées. Derrière les apparences, son travail très figuratif autour de la vache se nourrit des enseignements de l’abstraction.

Les enseignements positifs et négatifs de l’abstraction
Du point de vue technique, des points communs subsistent. On retrouve beaucoup de formes géométriques dans le paysage : le corps anguleux de la vache, le troupeau de rectangles et le dynamisme du ciel, peint à grands coups de pinceau vifs.
La sérigraphie a développé chez Léo Faber un rapport plat à l’image. Cette technique a affûté sa sensibilité au motif, au travail de la texture et de la matière. Il a retiré de ses expériences abstraites une certaine aisance et la capacité de se défier des règles. Donner de grands coups de pinceau impulsifs et parfois dangereux, revenir sans arrêt sur ce qui a été déjà fait, ne pas croire à la perfection : la peinture expérimentale veut laisser une place à l’anomalie, ce qui exige beaucoup de lâcher-prise.
Malgré ces points communs, en passant de la capitale espagnole à la terre natale, du soleil qui tape à la brume du matin et du lointain au familier, ce sont bien les contrastes qui dominent.
La leçon d’une expérience passée peut aussi se lire en négatif. On évolue lorsque le retour réflexif sur soi-même nous fait prendre conscience a posteriori de notre conduite ; par contraste, on décide d’agir autrement. Ainsi, Léo Faber semble s’être effacé de ses tableaux actuels. Le cycle vaches est marqué par le refus de l’ego. Le peintre n’est que le regard du spectateur désengagé ; il est distant et s’efface derrière le paysage. Ses peintures ont un côté impersonnel : le paysage anonyme, vu en passant, a retenu l’œil par sa beauté simple mais singulière.
Il y croit presque religieusement, à l’humilité des petites choses. La beauté ordinaire, cette beauté salvatrice, on peut la voir partout. La disposition particulière des éléments dans un paysage nous émeut ; on croit voir quelque chose dans ce troupeau de vaches surgissant de derrière un arbre…
Technique et liberté créatrice
La créativité, qui se manifeste notamment dans le processus artistique, témoigne de la liberté humaine. Impossible à cerner, elle n’est réductible ni au chiffre, ni au calcul. Dans l’art, malgré toute la maîtrise technique possible, l’imprévisible domine.
Peindre en utilisant un vidéoprojecteur pour recopier une photo apparaît alors comme une tromperie. Ce mensonge efface l’Homme du processus : l’âme, la sensibilité, l’impression que le paysage a laissé en nous, tout cela ne compte plus.
Léo utilise la photo comme discipline jumelle pour exercer son œil et trouver de nouveaux cadrages. Mais pour lui, copier le réel n’a aucun intérêt. Il cherche à transformer le réel par sa sensibilité, pas à le retranscrire : « Je m’intéresse au réel, mais à ma manière ».
Recopier, c’est être collé au réel ; cela étouffe l’imprévu et empêche l’inconnu d’apparaître. Or l’anomalie est au cœur de la peinture de Léo Faber. Être ouvert à l’imprévisible, voilà ce que signifie pour lui croire au processus expérimental de l’art.
Le processus créatif comme ouverture à l’inconnu
Léo Faber aime dire de sa peinture qu’elle laisse une place à l’anomalie. Pour lui, les artistes ressemblent à des chercheurs : l’art est un processus ouvert à l’issue inconnue, c’est-à-dire une « expérience ». Pour peindre, il faut un peu avoir le goût de l’aventure. L’expérience exige de nous que nous acceptions. Adhérer à l’imprévisible demande une grande confiance : il faut croire en soi et au hasard et avoir foi en le processus. Pour faire confiance, il faut conserver une certaine naïveté ; elle seule permet de provoquer la « chance du débutant » et de faire venir des anomalies joyeuses.
La figure de la vache : solide comme une vache, plantée là dans le paysage…
Léo Faber est marqué par « la charpente de la vache ». De loin, l’animal n’est plus qu’une figure géométrique, « un rectangle posé là, dans le paysage ». Placides, elles ne bougent pas et rien ne paraît les déranger. Être solide comme une vache, c’est être imperturbable.
Par son côté impassible, la vache incarne le calme tranquille de ceux qui ont raison : sûr de ce que l’on fait, les pieds plantés quelque part dans le sol, comme un rocher. On a confiance dans son art quand on se sent « à sa place ». A la façon d’une vache, cette solidité personnelle implique de se tenir droit, debout quelque part. L’ancrage physique permet d’habiter le réel.
La confiance ne se provoque pas ; l’authenticité la fait venir. Lorsqu’elle nous voit sûr de notre action, certain d’être au bon endroit et au bon moment, la confiance pointe le bout de son nez. Cette confiance est une partie nécessaire du processus créatif : en autorisant le peintre à lâcher prise et à croire, elle permet l’ouverture à l’inconnu.
La pratique artistique exige de la confiance. Celle-ci ne peut pas être commandée, mais seulement provoquée. Elle découle de l’authenticité, c’est-à-dire du fait d’être sûr de ce que l’on fait et d’où on le fait.
Confiance, ego et paysage
La confiance s’invite d’elle-même. Quand on est sûr d’avoir raison, d’être au rendez-vous, de pouvoir répondre, alors on devient solide comme une vache. Posé là dans le paysage, plus rien ne peut nous désarçonner.
Cette confiance ne vient donc pas vraiment de nous. Elle n’est pas le résultat de l’ego individuel. Tout ce que le moi peut faire, c’est être ouvert, recevoir ce qui parle à sa sensibilité et s’en faire le relais amplificateur. Il faut avoir confiance en sa capacité de transformer l’impression en « art », mais il faut aussi faire faire confiance à l’imprévu. Le processus créatif réunit donc la confiance en ses propres capacités avec l’espoir que quelque chose d’intéressant va se produire. Plus que de croire en soi, il faut faire confiance au monde.
L’authenticité, c’est être en accord avec ce qu’il y a autour de soi et ce qu’on y fait. C’est sûrement ce qui sauve : « Quand on a de la passion pour quelque chose, on est sauvé ». Lorsqu’on est plongé en pleine conscience dans une action, corps et esprit au même endroit, au même moment, le moi s’efface derrière l’action, puisqu’elle contient en elle-même tout son sens. Ainsi, le peintre s’absente du tableau. L’humilité est un trait de caractère qui découle de l’action juste.
L’inspiration japonaise
Léo Faber a appris à peindre en peignant. Aujourd’hui, il analyse ses dix années de pratique comme le passage de l’abstraction à un motif plus simple, plus humble et plus élémentaire. L’épure dans ses tableaux, le calme et le silence de ses paysages, la tranquillité de ses vaches : tout cela nous ramène à l’inspiration japonaise.
Ivre de femme et de peinture, de Im Kwon-taek, est son film préféré. Comme le personnage principal, le peintre coréen Jang Seung-eop, il préfère le cœur joyeux à la vanité et la petite beauté imparfaite à la grandeur du chef d’œuvre. L’innocence, la pureté et la candeur sont les qualités d’un cœur joyeux. C’est d’humilité et de simplicité dont il s’agit : ne pas être prétentieux, ne pas se mettre en avant mais s’effacer derrière son œuvre et la laisser parler.
Avec l’épure japonaise, nous touchons au sujet de la vie simple. Qu’est-ce qui est nécessaire pour vivre, qu’est-ce qui compte vraiment ? Ces questions ont émergé dans beaucoup de cerveaux lors de la pandémie de COVID. Pour finir, ne s’agirait-il pas simplement d’être dehors, avec le paysage ; de voir les couleurs, les animaux et les gens ?
Un tableau, à quoi ça sert ?
Demandons-nous, en guise de conclusion, à quoi « servent » les œuvres d’art. A l’échelle individuelle, elles remplissent d’importantes fonctions psychologiques ; à l’échelle sociale, elles permettent de tisser des liens entre les gens.
D’abord, en racontant à sa manière des histoires non écrites et inconnues, un tableau remplit des fonctions imaginaires et psychologiques. L’image peinte apaise et repose l’œil tout en servant de support libre pour la rêverie ; dans la contemplation, l’esprit est à la fois actif et passif.
Ensuite, un tableau remplit des fonctions sociales. En suscitant une conversation, réelle ou dans sa tête, il permet de créer des liens entre des personnes et des lieux. Le tableau peut faire naître un attachement à la région en éveillant notre sensibilité au paysage et à ceux qui l’habitent.
Car le motif du paysage est universel, tout comme l’expérience de la vache. On la voit de près quand on se promène sur les chemins, on l’aperçoit de loin par la fenêtre du train : elle est un élément solide dans le paysage des campagnes. On a donc plus de chances d’y être sensible qu’à l’art abstrait.
Nous sommes le résultat de nos interactions, nous sommes faits de l’échange avec autrui. Le discours d’un artiste sur sa pratique jette un nouvel éclairage sur ce qu’il fait ou essaie de faire. Parler à autrui nous décale de nous-même et nous fait prendre du recul. On se voit soi-même sous un aspect nouveau ; cela nous nourrit, nous permet de grandir.
